Près d’un siècle après les premiers tracés, la Côte d’Ivoire et le Ghana réaffirment physiquement leur frontière commune. Un chantier de souveraineté qui doit aussi composer avec une réalité ancienne : de part et d’autre de la ligne vivent des communautés liées par la langue, les familles et le commerce.
À Newtown, côté ghanéen, face à la localité ivoirienne d’Aforénou, la borne BP 55 matérialise désormais beaucoup plus qu’une limite géographique. Point de référence stratégique de la délimitation entre les deux pays, elle illustre la volonté d’Abidjan et d’Accra de rendre leur frontière plus précise sans la transformer en barrière.
Les responsables des commissions frontalières ivoirienne et ghanéenne ont inspecté cet ouvrage dans le cadre de la première phase de réaffirmation de la frontière. Celle-ci couvre 150 kilomètres, entre les bornes BP 55 et BP 48. Près d’un siècle après l’installation des premiers repères, l’objectif n’est donc pas de tracer une nouvelle frontière, mais de rendre clairement identifiable une ligne devenue parfois difficile à matérialiser sur le terrain.
Savoir précisément où commence l’État
Pour les deux gouvernements, l’enjeu est d’abord administratif et territorial. Une frontière correctement matérialisée permet de déterminer où s’exerce l’autorité de chaque État, mais aussi de mieux gérer les questions foncières, sécuritaires et économiques susceptibles de provoquer des différends dans les zones frontalières.
Le chantier s’inscrit dans le Programme frontières de l’Union africaine, qui encourage les États à délimiter leurs territoires tout en renforçant la coopération entre communautés voisines. La Côte d’Ivoire et le Ghana avaient installé leur commission mixte de réaffirmation en août 2022, avant les travaux cartographiques et la construction des nouveaux repères.
Cette coopération terrestre prolonge celle déjà engagée en mer. Après plusieurs années de différend, notamment autour des zones pétrolières, la frontière maritime entre les deux pays avait été fixée en 2017 par le Tribunal international du droit de la mer. Depuis, Abidjan et Accra organisent également des inspections conjointes de cette limite maritime.
Une ligne administrative au milieu d’un même espace humain
Sur terre, la difficulté est différente. La frontière traverse un territoire où les relations humaines ne suivent pas nécessairement les lignes dessinées sur les cartes. Les communautés N’Zima vivent notamment des deux côtés, parlent la même langue et entretiennent des liens familiaux, culturels et commerciaux anciens.
C’est pourquoi les responsables ivoiriens et ghanéens insistent sur la fonction des nouvelles bornes. Elles doivent rendre visible la souveraineté des États, non interrompre les échanges. Diakalidia Konaté, secrétaire exécutif de la Commission nationale des frontières de Côte d’Ivoire, a ainsi rappelé que cette matérialisation ne devait pas devenir une limite à la « fraternité séculaire » entre les populations.
Cette distinction est essentielle dans une région où la frontière constitue également un espace économique. Les déplacements quotidiens, les marchés et le commerce informel ont créé des interdépendances que la démarcation doit organiser plutôt que fragiliser.
Une frontière moins ambiguë, pas plus fermée
La remise officielle des infrastructures réalisées sur les 150 premiers kilomètres doit marquer l’achèvement de cette première étape. Une deuxième phase est annoncée avant la fin de 2026 afin de poursuivre la réaffirmation de la ligne frontalière.
L’enjeu dépasse ainsi le nombre de bornes installées. Côte d’Ivoire et Ghana cherchent à résoudre une équation familière à de nombreuses régions africaines : disposer de frontières suffisamment précises pour prévenir les conflits et exercer pleinement la souveraineté, tout en maintenant les circulations qui structurent la vie des populations.
Près d’un siècle après les premiers tracés, Abidjan et Accra veulent finalement rendre leur frontière plus difficile à contester, sans la rendre plus difficile à vivre.
La Rédaction

