Le 3 juin 1974, Marie-Dolorès Rambla, 8 ans, disparaît devant son immeuble à Marseille. Deux jours plus tard, son corps est retrouvé près de Peypin. Christian Ranucci, 20 ans, est rapidement arrêté. Il avoue, puis se rétracte. Condamné à mort en 1976, il est guillotiné quelques mois plus tard. La justice française n’a jamais annulé cette condamnation. Pourtant, des témoins qui ne l’identifient pas, une voiture dont la description fait débat, un mystérieux pull-over rouge et les conditions dans lesquelles certains éléments du dossier ont été exploités alimentent depuis un demi-siècle une question devenue indissociable de l’affaire : la justice a-t-elle exécuté le véritable meurtrier ?
Une fillette disparaît en quelques minutes
Marie-Dolorès joue avec son frère Jean-Baptiste au pied de leur immeuble lorsqu’un homme les aborde sous prétexte de rechercher un chien. La fillette part avec lui et disparaît. L’enquête se déplace rapidement hors de Marseille après qu’un accident de circulation survenu le même jour conduit les gendarmes vers Christian Ranucci et sa Peugeot 304.
Ranucci s’est retrouvé dans le secteur où le corps sera découvert. Après son accident, sa voiture s’est embourbée près d’une champignonnière et des hommes l’ont aidé à la dégager. Cette proximité géographique et temporelle devient un élément majeur de l’enquête. Mais elle n’est pas la seule : placé en garde à vue, Ranucci finit par reconnaître l’enlèvement et le meurtre.
Des aveux, puis une rétractation
Les aveux pèsent lourd. Ranucci réalise notamment un croquis et reconnaît les faits pendant l’enquête. Un couteau considéré comme l’arme du crime est retrouvé dans une tourbière après des indications recueillies au cours des interrogatoires. Un pantalon saisi dans sa voiture porte également des traces de sang compatibles avec le groupe sanguin de la victime, à une époque où l’analyse génétique n’existe pas encore.
Mais Ranucci se rétracte. Il affirme ne plus se souvenir précisément d’une partie de cette journée et conteste progressivement le scénario auquel il avait souscrit. Ses défenseurs soutiendront plus tard que les aveux ont donné à l’enquête une cohérence qui n’existait pas nécessairement auparavant. Cette thèse restera contestée : les juridictions chargées d’examiner les demandes de révision considéreront que les éléments invoqués ne suffisent pas à créer le doute juridique nécessaire pour remettre en cause la condamnation.
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Les témoins ne reconnaissent pas Ranucci
C’est l’une des principales difficultés du dossier. Jean-Baptiste Rambla, qui se trouvait avec sa sœur lorsque l’homme les a abordés, ne reconnaît pas Christian Ranucci. Des années plus tard encore, ce défaut d’identification restera l’un des arguments centraux des défenseurs du condamné.
La description du véhicule suscite également une controverse. Un témoin, carrossier de profession, évoque une Simca 1100, alors que Ranucci possède une Peugeot 304 coupé. Les partisans de sa culpabilité soulignent les limites possibles des témoignages et l’existence d’autres éléments à charge ; ceux qui défendent la révision voient au contraire dans ces divergences la trace d’une piste qui aurait dû être davantage approfondie.
L’affaire présente ainsi une particularité dérangeante : l’homme qui avoue le crime est relié au secteur où le corps est retrouvé, mais certains témoins situés au commencement même de l’enlèvement ne permettent pas de l’identifier comme le ravisseur.
Le mystère du pull-over rouge
Un vêtement rouge retrouvé dans la champignonnière près de laquelle la voiture de Ranucci s’est embourbée va donner à l’affaire sa dimension la plus célèbre. D’autres témoignages faisaient état d’un homme vêtu de rouge ayant importuné des enfants à Marseille peu avant le meurtre. Des témoins de ces incidents, confrontés à Ranucci, ne l’avaient pas reconnu.
Après l’exécution, l’écrivain Gilles Perrault rassemble ces éléments dans Le Pull-over rouge, publié en 1978, et défend la thèse de l’erreur judiciaire. Mais certaines affirmations devenues célèbres autour de ce vêtement seront elles-mêmes contestées. La commission de révision relèvera notamment que les témoignages concernant cet autre homme avaient été versés à la procédure et que plusieurs témoins avaient été entendus au procès. Elle rejettera également l’idée selon laquelle le chien policier aurait été mis sur la piste du corps à partir du pull-over.
Le vêtement demeure donc troublant, mais il n’a jamais été judiciairement établi qu’il appartenait au meurtrier de Marie-Dolorès, ni qu’il prouvait l’existence d’un second homme responsable du crime.
Deux jours de procès avant une peine irréversible
Christian Ranucci comparaît devant la cour d’assises des Bouches-du-Rhône en mars 1976. Le contexte est particulièrement tendu, notamment après une autre affaire criminelle ayant profondément marqué l’opinion publique. À l’issue de deux jours de débats, Ranucci est déclaré coupable et condamné à mort.
Son pourvoi en cassation est rejeté. Le président Valéry Giscard d’Estaing refuse sa grâce. Le 28 juillet 1976, Christian Ranucci est guillotiné à la prison des Baumettes. Il a 22 ans.
L’exécution rend alors toute éventuelle erreur impossible à réparer matériellement. Lorsque la controverse éclate véritablement après la publication du livre de Gilles Perrault, le condamné est déjà mort.
Trois demandes de révision, trois échecs
Les défenseurs de Ranucci tentent à plusieurs reprises d’obtenir la révision de son procès. Trois requêtes sont déposées. Elles mettent notamment en avant les témoignages concernant l’homme au pull-over rouge, des contradictions dans certains procès-verbaux, les questions entourant la chronologie et les conditions dans lesquelles différentes pièces du dossier avaient été exploitées.
La troisième demande bénéficie même de la réforme de 1989, qui a élargi les possibilités de révision des condamnations pénales. Pourtant, le 29 novembre 1991, la commission de révision la rejette à son tour. Elle estime qu’aucun fait nouveau ou élément inconnu lors du procès n’est susceptible de faire naître un doute sur la culpabilité du condamné.
Juridiquement, l’affaire est donc claire : Christian Ranucci reste l’homme condamné pour l’enlèvement et l’assassinat de Marie-Dolorès Rambla. Aucune juridiction française ne l’a innocenté et aucune des demandes de révision n’a réussi à renverser le verdict.
Une condamnation définitive, un doute qui ne l’est jamais devenu
C’est pourtant ce qui fait de l’affaire du Pull-over rouge une véritable énigme judiciaire. Les éléments à charge ne peuvent être effacés : Ranucci se trouvait dans le secteur, il a avoué avant de se rétracter, un couteau a été retrouvé au cours de l’enquête et plusieurs indices ont convaincu les jurés de sa culpabilité. Mais les éléments invoqués depuis par ses défenseurs ne peuvent pas davantage être réduits à une simple légende : certains témoins ne l’ont pas reconnu, la description du véhicule a fait débat et l’existence d’un autre homme ayant abordé des enfants a bien été examinée.
L’énigme n’est donc pas de proclamer, cinquante ans après, que Christian Ranucci était innocent. Rien ne permet de l’affirmer comme un fait. Elle réside plutôt dans l’impossibilité de faire disparaître complètement les interrogations autour d’une condamnation dont la conséquence fut irréversible.
La justice a tranché et refusé trois fois de réviser le procès. Christian Ranucci demeure coupable en droit. Mais parce qu’il a été exécuté, la question qui accompagne l’affaire depuis 1978 conserve une gravité particulière : si les zones d’ombre du dossier avaient été appréciées autrement en 1976, auraient-elles simplement nourri le débat ou auraient-elles suffi à empêcher la guillotine ?
La Rédaction
Sources et références
- Cour de cassation, Commission de révision des condamnations pénales, décision relative à la troisième requête en révision, 29 novembre 1991.
- Le Monde, archives consacrées à l’affaire Ranucci et aux procédures de révision, 1978-1991.
- INA, archives audiovisuelles relatives au procès Ranucci et à la troisième demande de révision.
- Gilles Perrault, Le Pull-over rouge, Fayard, 1978, ouvrage à l’origine d’une partie de la controverse, dont plusieurs thèses ont été contestées au cours des procédures de révision.

