La Syrie renoue progressivement avec les circuits financiers internationaux et tente de réunifier ses institutions. Mais la hausse brutale des carburants révèle une économie toujours incapable d’offrir des conditions de vie stables à une population massivement appauvrie. Cette tension devient aussi un enjeu politique pour les autorités de transition.
Près de deux ans après la chute de Bachar Al-Assad, le pays donne plusieurs signes de normalisation. Les paiements par Visa et Mastercard ont repris, des millions de Syriens sont revenus et le processus d’intégration du Nord-Est aux institutions nationales progresse. Pourtant, la colère provoquée par les prix du carburant montre que ces changements restent encore éloignés des préoccupations quotidiennes.
Le carburant rallume la contestation
Le gouvernement a augmenté de 40 % le prix du diesel et de plus de 25 % celui de l’essence. Cette décision a déclenché les manifestations les plus importantes enregistrées depuis décembre 2024. Des protestataires ont bloqué plusieurs axes routiers, notamment entre Damas et Alep, tandis que des convois pétroliers ont été immobilisés dans le Nord-Est.
L’impact dépasse largement les déplacements individuels. Le diesel alimente les machines agricoles, les pompes à eau, les boulangeries, une partie de la production électrique et les systèmes de chauffage. Son renchérissement risque donc d’alourdir les coûts de nombreux produits et services essentiels. Selon les estimations de l’ONU, environ 90 % des Syriens vivent sous le seuil de pauvreté. Le coût du panier minimum de dépenses a déjà progressé de 33 % depuis juin 2025.
Devant le Conseil de sécurité, jeudi 17 septembre, l’envoyé spécial adjoint de l’ONU pour la Syrie, Claudio Cordone, a souligné que la reprise serait évaluée par la population à partir de résultats concrets : emplois, logements accessibles, nourriture, électricité et fonctionnement des services de base. La capacité des autorités à contenir la vie chère devient ainsi une composante centrale de leur crédibilité.
Des retours fragilisés par le manque de services
Depuis décembre 2024, plus de deux millions de déplacés internes et 1,8 million de réfugiés sont rentrés volontairement, selon le chef des affaires humanitaires de l’ONU, Tom Fletcher. Ce mouvement constitue l’un des principaux signes d’amélioration observés depuis la fin de l’ancien régime.
Ces retours restent toutefois précaires. Environ 5,5 millions de déplacés n’ont pas encore regagné leur foyer, dont près de 800 000 vivent dans des camps. Parmi les Syriens toujours installés à l’étranger, seuls 18 % envisagent un retour au cours des douze prochains mois. L’absence de logements, d’écoles, d’eau potable et de revenus durables pourrait empêcher les familles revenues de se réinstaller définitivement.
La contamination par les mines et autres engins explosifs complique également la reconstruction. Depuis la chute du régime, ils ont tué 880 personnes, parmi lesquelles 269 enfants, et fait 1 616 blessés. La remise en activité des terres agricoles, des routes et des quartiers détruits dépend donc aussi des opérations de déminage.
La réunification territoriale encore inachevée
Sur le plan politique, la dissolution des Forces démocratiques syriennes à la fin du mois d’août et leur intégration dans l’armée représentent une étape importante. Mazloum Abdi, leur ancien commandant, est devenu conseiller présidentiel, tandis que l’unification des structures militaires, policières et administratives se poursuit dans la province de Hassaké.
Des questions sensibles restent cependant ouvertes, notamment la place de la langue kurde, l’avenir des institutions locales et le statut des combattantes kurdes. Dans le Sud, la situation demeure également tendue. À Soueïda, des affrontements ont opposé le 1er septembre les forces de sécurité intérieure à la Garde nationale liée au cheikh Hikmat Al-Hijri. Le rétablissement de l’autorité de l’État dépendra donc autant des arrangements institutionnels que de la reconstruction de la confiance après les violences de juillet 2025.
À ces divisions internes s’ajoutent les incursions israéliennes signalées par l’ONU dans le Sud syrien, notamment à Qouneitra et dans l’ouest de Deraa. Ces opérations, accompagnées de barrages, de perquisitions et de tirs d’artillerie, entretiennent une pression sécuritaire supplémentaire sur la transition.
Une stabilité à construire dans le quotidien
La Syrie a franchi plusieurs étapes politiques et institutionnelles depuis décembre 2024. Mais la réunification des forces armées, le retour des réfugiés ou la réouverture économique ne suffiront pas si les ménages ne peuvent toujours pas se nourrir, se chauffer ou accéder aux services essentiels.
La hausse des carburants place ainsi les autorités devant une épreuve immédiate. La consolidation de la transition dépend désormais de leur capacité à transformer les progrès diplomatiques et institutionnels en améliorations perceptibles. En Syrie, la stabilité se jouera aussi dans le prix du pain, l’accès à l’eau, le retour de l’électricité et la possibilité de vivre durablement dans les régions reconstruites.
La Rédaction
Source : ONU Info, « Syrie : la transition rattrapée par la crise économique », 17 septembre 2026

