L’Afrique possède une part décisive des minerais indispensables aux batteries, aux réseaux électriques, aux éoliennes et aux panneaux solaires. Cette richesse souterraine ne garantit pourtant ni industrialisation ni souveraineté économique. Tant que le continent exportera principalement des matières brutes pour importer ensuite les technologies qui en sont issues, la transition énergétique risque de reproduire un ancien partage : l’extraction en Afrique, la valeur ajoutée ailleurs.
Dans un message publié lundi 14 septembre, ONU Info relaie l’alerte du Mécanisme d’experts des Nations Unies sur le droit au développement. Présentée au Conseil des droits de l’homme, l’étude appelle les pays producteurs à progresser dans le raffinage, la transformation et la fabrication, tout en remplaçant les transferts technologiques à sens unique par un véritable co-développement.
Le vrai pouvoir se trouve après la mine
La demande mondiale de minéraux critiques pourrait presque tripler d’ici 2030 sous l’effet du développement des énergies renouvelables. Cette accélération place les producteurs de lithium, de cobalt, de cuivre, de nickel, de graphite ou de manganèse au centre d’une compétition industrielle et géopolitique de plus en plus vive.
L’Afrique abrite plus d’un cinquième des réserves mondiales de métaux nécessaires à cette transition. Selon le rapport, ses pays ne capteraient pourtant qu’environ 40 % des revenus potentiels associés à ces ressources. Le déséquilibre se prolonge jusque dans l’accès aux technologies : le continent ne représente qu’environ 1 % de la capacité photovoltaïque mondiale.
Ce contraste résume le piège. Les économies africaines fournissent une partie des matériaux qui rendent possible la décarbonation mondiale, tandis que le raffinage, la production de composants, la propriété intellectuelle et les emplois industriels qualifiés restent concentrés hors du continent. Une transition qui quitte l’Afrique sous forme de minerai et y revient sous forme d’équipement importé ne rompt pas la dépendance.
Le signal donné par le cobalt congolais
La République démocratique du Congo offre l’exemple le plus frappant cité par les Nations Unies. En 2022, la transformation locale du cobalt aurait porté la valeur des exportations de 167 millions de dollars, soit environ 100 milliards de FCFA, pour le minerai non transformé, à 6 milliards de dollars, près de 3 600 milliards de FCFA. L’écart approche un facteur de 36.
Ce chiffre ne mesure pas, à lui seul, la part des revenus réellement conservée dans l’économie congolaise, les emplois créés ou les bénéfices redistribués aux populations. Il révèle néanmoins l’ordre de grandeur de la valeur qui se construit après l’extraction. La question décisive n’est donc plus seulement de savoir qui possède le gisement, mais qui maîtrise les procédés, les usines, les compétences et les débouchés.
La souveraineté ne se décrète pas à la frontière
Transformer davantage sur place ne peut se limiter à interdire l’exportation des minerais bruts. Sans électricité fiable, infrastructures logistiques, capitaux, laboratoires, ingénieurs et marchés suffisamment vastes, une restriction commerciale peut ralentir les exportations sans faire apparaître d’industrie locale.
La souveraineté minière exige une politique plus complète. Les contrats doivent intégrer des obligations réalistes de transformation, de formation, de recherche et de recours aux fournisseurs locaux. Les partenariats technologiques doivent permettre une appropriation progressive des savoir-faire, plutôt qu’entretenir une dépendance permanente envers les fabricants étrangers.
Cette stratégie suppose aussi une capacité de négociation publique. Face à des groupes industriels et à des puissances qui cherchent à sécuriser leurs approvisionnements, un pays isolé dispose souvent d’une marge limitée. Une coordination africaine peut réduire la concurrence fiscale entre États, harmoniser les exigences environnementales et imposer un meilleur partage de la valeur.
Construire une chaîne de valeur africaine
Tous les pays ne pourront pas accueillir l’ensemble des étapes, de la mine à la batterie ou au panneau solaire. L’échelle régionale devient donc essentielle. Certains territoires peuvent se spécialiser dans le raffinage, d’autres dans les composants, l’assemblage, le recyclage ou les services technologiques. La Zone de libre-échange continentale africaine pourrait offrir le marché nécessaire à cette complémentarité.
L’énergie constitue l’autre pièce centrale. Les unités de transformation sont fortement consommatrices d’électricité. Leur développement peut soutenir de nouveaux investissements dans les réseaux et les renouvelables, à condition que ces infrastructures servent également les ménages et les entreprises locales. Le paradoxe serait complet si l’Afrique fournissait les minerais de l’économie verte mondiale en laissant ses propres industries sans énergie suffisante.
Une transition juste jusque dans les territoires miniers
Le rapport inscrit enfin la question dans le droit au développement. La transformation locale ne sera pas une victoire si elle repose sur la pollution, les déplacements forcés, des conditions de travail dangereuses ou l’exclusion des communautés riveraines. Les revenus, les risques environnementaux et les décisions relatives aux projets doivent être rendus transparents.
La souveraineté économique ne consiste pas à déplacer la rente d’entreprises étrangères vers un cercle restreint d’acteurs nationaux. Elle se mesure à la capacité de la richesse minière à financer l’emploi, l’électricité, l’éducation, les infrastructures et la diversification productive. Pour l’Afrique, l’enjeu n’est donc pas seulement de vendre plus cher ses minerais. Il est de faire de la mine le commencement d’une puissance industrielle, et non l’extrémité africaine de la chaîne de valeur des autres.
La Rédaction
Sources : ONU Info, « Minéraux critiques : sortir les pays en développement du rôle d’exportateurs de matières premières » ; Conseil des droits de l’homme, étude A/HRC/63/39 sur le financement climatique, la vulnérabilité et la responsabilité

