Le roi Oyo Nyimba Kabamba Iguru Rukidi IV a été enterré. Son successeur a accompli les rites. Les anciens ont prononcé son nom. Pourtant, au Tooro, la couronne n’a toujours pas trouvé la paix. Entre un journaliste désigné roi, un enfant dont presque personne ne connaissait l’existence et un testament qui bouleverse l’ordre établi, l’une des monarchies traditionnelles les plus célèbres d’Ouganda traverse une crise de succession que Kampala refuse, pour l’instant, de considérer comme close.
Neuf grains de café et une couronne qui résiste
Le 12 septembre, aux tombes royales de Karambi, à Fort Portal, le cercueil du roi Oyo descend dans la terre. À proximité se tient le prince Edward Rukidi Kijanangoma. Quelques jours plus tôt, le comité de succession du clan royal Babiito l’a choisi pour devenir le nouvel Omukama du Tooro. Il est journaliste, présentateur et rédacteur à Uganda Broadcasting Corporation, la télévision publique ougandaise. Il est aussi cousin du souverain disparu.
Au moment du dernier adieu, Kijanangoma jette neuf grains de café dans la tombe d’Oyo. Le geste n’a rien d’anodin. Dans la tradition invoquée par le clan, il symbolise le passage de l’autorité royale. Peu après, il est publiquement présenté sous son nom de règne, King Edward Rukidi Nabongo I. Tout semble alors réglé. En apparence seulement.
Car deux jours après les funérailles, le ministre ougandais de la Justice et des Affaires constitutionnelles, Norbert Mao, refroidit les certitudes. La succession, affirme-t-il, n’est pas terminée. Tant que le nom du nouveau souverain n’est pas publié dans la Uganda Gazette, le processus de reconnaissance n’est pas achevé. Et lorsqu’une succession est contestée, ajoute-t-il, le différend doit d’abord être résolu.
Le fils que le royaume ne connaissait pas
À l’origine de cette fracture se trouve un enfant.
Lorsque Oyo meurt le 27 août aux États-Unis, à seulement 34 ans, il laisse derrière lui l’image d’un souverain singulier. Monté sur le trône en 1995 à trois ans, après la mort de son père, il avait longtemps été connu comme le plus jeune monarque régnant au monde. Publiquement, il n’était pas marié et aucun enfant n’avait été présenté comme son héritier.
Puis, après sa mort, le royaume apprend l’existence d’un jeune fils. Le Premier ministre du Tooro annonce que la continuité dynastique serait assurée. Yoweri Museveni lui-même indique ensuite que la reine mère Best Kemigisa lui a parlé de ce garçon. Pour une partie des Batooro, la révélation est stupéfiante. Des responsables du clan royal assurent n’avoir jamais été officiellement informés de son existence.
L’enfant reste hors de la scène publique. Son identité n’a pas été officiellement dévoilée. Mais son absence physique ne l’empêche pas d’occuper désormais le centre du royaume.
Un testament vieux de quatre ans revient gouverner les vivants
Puis apparaît le document qui transforme une querelle familiale en véritable problème institutionnel.
La famille immédiate d’Oyo affirme que le roi avait rédigé un testament à Karuziika Palace le 14 septembre 2022, soit exactement quatre ans avant ce lundi 14 septembre 2026. Dans ce texte, le souverain prévoit que s’il laisse à sa mort un fils légalement reconnu comme son fils biologique, celui-ci doit lui succéder. Le document prévoit également des solutions de remplacement au cas où cette première hypothèse ne pourrait s’appliquer.
La reine mère et la princesse Ruth Komuntale considèrent dès lors que choisir Kijanangoma revient à ignorer la volonté écrite du défunt souverain. Les anciens du clan Babiito défendent une autre lecture : la couronne n’est pas un bien privé que l’on transmet comme une propriété ordinaire. La succession obéit aussi aux coutumes du royaume et à l’autorité des structures dynastiques chargées de reconnaître le futur Omukama.
Voilà le cœur du conflit : un roi peut-il décider par testament de celui qui portera après lui une couronne dont la transmission dépend également de la coutume ?
Kampala refuse de choisir trop vite
Yoweri Museveni s’est soigneusement gardé de répondre à cette question à la place des Batooro. Dans son message transmis lors des funérailles, le président a demandé que la succession soit réglée pacifiquement et dans le respect de la loi. Plus révélateur encore, il a déclaré que le gouvernement travaillerait avec le nouveau roi lorsque la question de sa désignation aurait été résolue.
La législation ougandaise dessine désormais le chemin possible. La section 15 de l’Institution of Traditional or Cultural Leaders Act prévoit qu’un conflit portant sur l’identité d’un dirigeant traditionnel doit d’abord être traité par les anciens, les chefs de clans ou une instance représentative reconnue par la communauté. Si aucun accord n’émerge, la justice peut être saisie.
Norbert Mao a annoncé que son ministère et l’Attorney General doivent encore conseiller Museveni. La publication dans la Gazette, ultime étape de la reconnaissance officielle par l’État, reste donc suspendue au-dessus du palais comme un verrou que personne n’a encore réussi à faire sauter.
Un royaume entre deux légitimités
Le Tooro se retrouve ainsi dans une situation presque romanesque. Dans l’ordre coutumier défendu par le clan Babiito, Edward Rukidi Kijanangoma a été choisi, proclamé et a déjà accompli un rite majeur de transmission. Dans le camp de la famille d’Oyo, la couronne appartient d’abord à un enfant que désignerait le testament de son père. Et pour l’État ougandais, la procédure n’est toujours pas suffisamment stabilisée pour être définitivement consacrée.
Le tombeau du roi Oyo s’est refermé le 12 septembre. La bataille pour savoir qui peut véritablement s’asseoir sur son trône, elle, reste ouverte. Et au milieu de cette confrontation entre coutume, testament et droit ougandais demeure la figure la plus insaisissable de toutes : un garçon encore invisible, mais dont la seule existence pourrait bouleverser l’avenir d’une dynastie vieille de plusieurs générations.
La Rédaction
Sources : Reuters, Associated Press, Daily Monitor, Uganda Broadcasting Corporation, Uganda Legal Information Institute.

