Dans Le Roi fantôme, Maaza Mengiste restitue la guerre menée par l’Éthiopie contre l’invasion de l’Italie fasciste en 1935. À travers Hirut, jeune domestique devenue combattante, la romancière replace les femmes au cœur d’une résistance dont les récits officiels ont longtemps minimisé le rôle.
Une romancière de la mémoire éthiopienne
Née à Addis-Abeba, Maaza Mengiste a quitté très jeune l’Éthiopie avec sa famille après la révolution de 1974. Élevée entre le Nigeria, le Kenya et les États-Unis, elle développe une œuvre consacrée à l’histoire éthiopienne, à l’exil et aux mémoires effacées. Romancière, essayiste et photographe, elle est également l’autrice de Sous le regard du lion, son premier roman.
Publié en anglais en 2019 sous le titre The Shadow King, Le Roi fantôme paraît en français en janvier 2022 aux éditions de l’Olivier, dans une traduction de Serge Chauvin. Le livre a figuré dans la sélection finale du Booker Prize 2020.
L’Éthiopie face à l’invasion fasciste
Avec Le Roi fantôme, Maaza Mengiste plonge le lecteur dans l’Éthiopie de 1935, au moment où les troupes de Benito Mussolini envahissent le pays. L’armée italienne dispose de chars, d’avions et d’armes chimiques, tandis que la résistance éthiopienne repose largement sur des combattants moins bien équipés.
Le roman suit Hirut, une jeune orpheline employée comme domestique chez Kidane, un officier qui organise la lutte contre l’occupant. Lorsque la guerre éclate, elle refuse de rester à l’écart. Avec Aster, l’épouse de Kidane, et d’autres femmes, elle rejoint la résistance et apprend à combattre.
Maaza Mengiste déplace ainsi le centre du récit. La guerre n’est plus seulement racontée à travers les généraux, l’empereur Haïlé Sélassié ou les grandes décisions militaires, mais depuis les villages, les foyers et les corps de celles qui prennent les armes.

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Hirut, de la domesticité au combat
Au début du roman, Hirut occupe une position de grande vulnérabilité. Orpheline, dépendante de ses employeurs, elle subit l’autorité de Kidane et l’hostilité d’Aster. Le fusil hérité de son père représente l’un des derniers liens avec son passé.
La guerre transforme progressivement sa place dans le monde. Hirut devient soldate, prisonnière puis symbole de résistance. Son parcours ne repose pourtant pas sur une héroïsation simpliste. Elle connaît la peur, la violence, l’humiliation et les contradictions d’un combat mené au sein d’une société qui continue elle-même à dominer les femmes.
À travers elle, Maaza Mengiste montre que la libération nationale ne signifie pas automatiquement l’émancipation individuelle. Les combattantes doivent affronter l’ennemi italien, mais aussi les rapports de pouvoir qui structurent leur propre camp.
Les femmes sorties de l’ombre
L’un des principaux enjeux du roman consiste à restituer la présence des femmes dans la résistance éthiopienne.
Certaines transportaient des armes et des vivres, soignaient les blessés ou recueillaient des renseignements. D’autres combattaient directement. Pourtant, leur participation a souvent été réduite à quelques mentions dans les récits historiques.
Maaza Mengiste explique avoir retrouvé leur trace dans des photographies anciennes et des références éparses. Son roman leur redonne des visages, des voix et une complexité humaine, sans les transformer en figures irréprochables.
Aster incarne particulièrement cette transformation. D’abord enfermée dans un mariage douloureux et dans une relation conflictuelle avec Hirut, elle revêt l’uniforme de son père et prend la tête d’un groupe de femmes. Son engagement devient une manière de reconquérir une autorité qui lui avait été refusée.
Le roi fantôme, une arme contre le découragement
Le titre renvoie à une stratégie imaginée après le départ en exil de l’empereur Haïlé Sélassié.
Pour empêcher la résistance de s’effondrer, les combattants choisissent un paysan ressemblant à l’empereur et le présentent comme sa présence symbolique. Ce « roi fantôme » devient une figure destinée à maintenir l’unité et l’espoir.
Cette substitution interroge la force des images et des récits dans les périodes de guerre. Peu importe que le souverain soit véritable ou fabriqué : sa silhouette suffit à rappeler l’existence d’un pays qui refuse de se soumettre.
Le roman montre ainsi que la résistance se mène aussi sur le terrain de l’imaginaire. Les mythes, les chants et les symboles peuvent devenir des armes lorsque les moyens militaires viennent à manquer.
Les photographies et la mémoire de la violence
La photographie occupe une place essentielle dans le livre à travers Ettore Navarra, soldat et photographe juif italien chargé de documenter la campagne fasciste.
Son appareil enregistre les prisonniers, les exécutions et la propagande de l’armée. Les images peuvent servir le pouvoir, humilier les victimes ou transformer la souffrance en spectacle. Mais elles peuvent également survivre à leurs auteurs et devenir des preuves.
La relation entre Ettore et Hirut donne au roman une profondeur supplémentaire. Le photographe fait partie de l’armée qui l’emprisonne, tout en étant lui-même menacé par l’antisémitisme qui progresse dans l’Italie fasciste.
Maaza Mengiste refuse ainsi de diviser son récit entre personnages entièrement innocents et coupables sans nuances. La guerre place chacun devant ses choix, ses lâchetés et ses responsabilités.
Avec Le Roi fantôme, Maaza Mengiste compose une fresque puissante sur l’invasion de l’Éthiopie et la résistance opposée aux forces fascistes italiennes. En plaçant Hirut, Aster et les autres combattantes au premier plan, elle corrige un effacement durable de la mémoire historique.
Le roman ne célèbre pas une guerre héroïque débarrassée de ses ambiguïtés. Il montre les violences de l’occupation, mais aussi celles qui traversent la société éthiopienne elle-même. Les femmes y combattent pour leur pays tout en cherchant à conquérir leur propre liberté.
À travers cette œuvre ample et profondément visuelle, Maaza Mengiste rappelle que l’histoire dépend aussi de ceux qui la racontent et des visages qu’ils choisissent de conserver dans la lumière.
La Rédaction
Références littéraires
- Le Roi fantôme de Maaza Mengiste — guerre coloniale, résistance et mémoire des combattantes
- Sous le regard du lion de Maaza Mengiste — révolution éthiopienne, violence politique et destin familial
- La Marche de l’ombre de Laurent Gaudé — guerre, mémoire et voix des disparus
- Les Bouts de bois de Dieu de Sembène Ousmane — lutte collective, résistance et engagement des femmes

