Avec La Plus Secrète Mémoire des hommes, Mohamed Mbougar Sarr construit une vaste enquête littéraire autour d’un écrivain africain disparu après avoir connu la gloire et le scandale. Couronné par le prix Goncourt en 2021, le roman interroge la création, la mémoire, l’héritage colonial et la place accordée aux auteurs africains dans le monde des lettres.
Une œuvre majeure de la littérature africaine contemporaine
Mohamed Mbougar Sarr, né le 20 juin 1990 au Sénégal, appartient à une génération d’écrivains africains qui refuse les catégories étroites et les attentes assignées à la littérature du continent. Avant La Plus Secrète Mémoire des hommes, il a publié Terre ceinte, Silence du chœur et De purs hommes, des romans consacrés notamment au fanatisme religieux, aux migrations et aux normes sociales.
Publié en 2021 par Philippe Rey et Jimsaan, La Plus Secrète Mémoire des hommes est son quatrième roman. La même année, l’ouvrage reçoit le prix Goncourt, faisant de Mohamed Mbougar Sarr le premier écrivain d’Afrique subsaharienne couronné par cette distinction.
Une enquête sur un livre disparu
Avec La Plus Secrète Mémoire des hommes, Mohamed Mbougar Sarr place au centre de son récit Diégane Latyr Faye, un jeune écrivain sénégalais installé à Paris. Celui-ci découvre un roman publié en 1938, Le Labyrinthe de l’inhumain, œuvre mystérieuse d’un auteur africain nommé T. C. Elimane.
Le livre avait été présenté comme un chef-d’œuvre avant que son auteur ne soit accusé de plagiat. Après le scandale, Elimane avait disparu, laissant derrière lui une œuvre introuvable, quelques articles et de nombreuses interrogations.
Fasciné, Diégane entreprend de retrouver sa trace. Son enquête le conduit du Sénégal à la France, puis vers d’autres territoires et d’autres époques. À mesure qu’il avance, la recherche d’Elimane devient une réflexion sur ce que signifie écrire, être reconnu, puis disparaître de l’histoire littéraire.
Le roman adopte ainsi la forme d’un labyrinthe. Les voix, les témoignages, les lettres et les récits s’entrecroisent, rendant impossible toute vérité définitive sur l’écrivain disparu.
L’écrivain africain face au regard occidental
L’un des grands enjeux du livre concerne la manière dont les auteurs africains sont lus et jugés en Europe.
Elimane est d’abord célébré comme une révélation exotique. Son talent est moins considéré pour lui-même qu’à travers son origine. Lorsqu’éclate l’accusation de plagiat, l’admiration se transforme brutalement en condamnation.
Mohamed Mbougar Sarr montre ainsi le piège dans lequel peuvent être enfermés les écrivains africains : on attend parfois d’eux qu’ils représentent un continent, une culture ou une histoire, plutôt qu’ils ne produisent simplement une œuvre littéraire.
Le roman refuse ce face-à-face réducteur entre l’Afrique et l’Occident. Il défend une littérature libre de circuler entre les langues, les traditions et les influences, sans devoir constamment justifier son identité. Les éditeurs présentent d’ailleurs le livre comme une tentative de dépasser cette opposition, au profit d’une interrogation plus universelle sur l’écriture et la vie.
Le souvenir de Yambo Ouologuem
Le personnage de T. C. Elimane rappelle la trajectoire de Yambo Ouologuem, écrivain malien qui obtint le prix Renaudot en 1968 avec Le Devoir de violence avant d’être accusé de plagiat et de se retirer progressivement de la vie littéraire.
Mohamed Mbougar Sarr dédie son roman à Ouologuem, mais il ne propose pas une biographie déguisée. Il transforme cette histoire en matière romanesque afin d’interroger les mécanismes de la gloire, du scandale et de l’effacement.
À travers Elimane, il pose plusieurs questions : une œuvre perd-elle toute sa valeur lorsque l’on découvre ses emprunts ? Où se situe la frontière entre influence, réécriture et plagiat ? Qui décide de ce qui mérite d’entrer dans l’histoire littéraire ?
Le roman rappelle que toute littérature dialogue avec d’autres livres. Chaque écrivain hérite de formes, de récits et de voix antérieures. La création ne naît jamais dans le vide.

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Écrire ou vivre
Au-delà de l’enquête, La Plus Secrète Mémoire des hommes est aussi un roman d’apprentissage.
Diégane cherche Elimane, mais il cherche surtout à comprendre quel écrivain il souhaite devenir. Il évolue dans un milieu littéraire fait d’ambition, de rivalités, de désir et de solitude. Il rencontre d’autres auteurs africains installés en France, chacun entretenant un rapport différent avec la réussite, l’exil et la reconnaissance.
La quête d’Elimane devient alors un miroir. Diégane comprend que la littérature peut donner un sens à l’existence, mais aussi absorber celui qui lui consacre tout. Écrire implique des sacrifices, des renoncements et parfois une forme de disparition.
Le roman est ainsi dominé par une tension essentielle : faut-il choisir l’écriture ou la vie ? Peut-on consacrer son existence aux livres sans se couper du monde qui les nourrit ?
Un roman sur la mémoire et l’effacement
Le titre évoque une mémoire dissimulée, difficile à saisir. Cette mémoire est celle d’Elimane, mais aussi celle des écrivains effacés par les scandales, les rapports de pouvoir ou les récits dominants.
Mohamed Mbougar Sarr redonne une présence à ces figures oubliées sans prétendre résoudre tous leurs mystères. L’effacement devient même une manière paradoxale de survivre : Elimane demeure vivant précisément parce que son absence continue d’obséder ceux qui le cherchent.
La mémoire littéraire apparaît ainsi comme une construction fragile. Certains auteurs sont célébrés, d’autres rejetés, puis parfois redécouverts plusieurs décennies plus tard.
Avec La Plus Secrète Mémoire des hommes, Mohamed Mbougar Sarr propose un roman ambitieux sur la création, la transmission et la reconnaissance. L’enquête menée par Diégane Latyr Faye dépasse progressivement la recherche d’un écrivain disparu pour devenir une interrogation sur la vocation littéraire elle-même.
À travers le destin de T. C. Elimane, l’auteur examine les relations complexes entre l’Afrique et l’Occident, le poids du regard critique et les mécanismes qui fabriquent ou détruisent une réputation.
Foisonnant, érudit et profondément romanesque, le livre défend surtout une conviction : la littérature ne connaît pas de frontières fixes. Elle appartient à ceux qui l’écrivent, à ceux qui la lisent et à tous les textes avec lesquels elle dialogue.
La Rédaction
Références littéraires
- La Plus Secrète Mémoire des hommes de Mohamed Mbougar Sarr — création, mémoire et effacement littéraire
- Le Devoir de violence de Yambo Ouologuem — histoire africaine, pouvoir et controverse littéraire
- Les Détectives sauvages de Roberto Bolaño — enquête sur des écrivains disparus et quête littéraire
- Terre ceinte de Mohamed Mbougar Sarr — résistance et création sous un régime djihadiste

