Longtemps reléguées aux marges des grands modèles de langage (LLM) entraînés par les géants de la Tech, les langues africaines opèrent leur mue stratégique. À Genève, lors du sommet « AI for Good », le Togo a dévoilé une feuille de route ambitieuse. Objectif : codifier ses langues nationales pour en faire le socle d’une intelligence artificielle souveraine, transformant le patrimoine culturel en une infrastructure numérique de premier plan.
L’intelligence artificielle souffre encore d’un biais structurel. À l’ère des modèles génératifs, la fracture numérique ne se mesure plus uniquement à l’accès aux réseaux ou aux équipements, mais aussi à la représentativité des données qui nourrissent les algorithmes.
Face à cette domination linguistique largement portée par l’anglais et les grandes langues internationales, le Togo fait le choix de placer ses langues nationales au cœur de la nouvelle économie de la donnée.
En annonçant cette initiative lors du sommet « AI for Good » à Genève, Lomé franchit une étape supplémentaire dans sa stratégie numérique. Les langues locales ne sont plus envisagées comme un simple patrimoine culturel à préserver, mais comme des ressources technologiques capables d’alimenter les outils numériques de demain.
L’ambition dépasse la traduction automatique. Il s’agit de développer des systèmes capables de comprendre, analyser et produire du contenu dans les langues nationales afin de rapprocher l’intelligence artificielle des réalités quotidiennes des populations.
De la préservation culturelle à l’infrastructure numérique souveraine
Porté par Togo AI Lab, en partenariat avec la plateforme africaine Zindi et l’entreprise technologique togolaise Umbaji, le projet repose sur une conviction stratégique : la donnée linguistique est devenue une infrastructure essentielle dans la construction des États numériques.
Pour intégrer durablement ses langues dans l’écosystème mondial de l’intelligence artificielle, le Togo prévoit de constituer une vaste base de données vocales et textuelles issues des communautés locales.
Le dispositif prévoit la collecte de données pour 50 langues nationales, avec au moins 50 heures de voix validées et 6 000 paires de phrases traduites pour chaque langue ciblée.
Ces ressources serviront ensuite à entraîner des modèles open source spécialisés dans la reconnaissance automatique de la parole, la synthèse vocale et la traduction automatique.
L’objectif est de disposer à terme d’outils capables d’améliorer l’accès aux services publics numériques, à l’éducation, à la santé ou encore aux plateformes d’information, en dépassant la barrière linguistique.
Corriger les angles morts des grands modèles d’intelligence artificielle
L’initiative togolaise intervient dans un contexte mondial marqué par une forte concentration des données utilisées pour entraîner les systèmes d’intelligence artificielle.
Selon les analyses de l’UNESCO, de nombreuses langues africaines demeurent largement sous-représentées dans les bases de données numériques. Cette situation limite leur présence dans les outils d’IA actuels et crée une nouvelle forme d’exclusion technologique.
La fracture algorithmique en Afrique
| Situation actuelle | Limite systémique |
| Modèles d’IA principalement entraînés sur des langues dominantes | Faible prise en compte des langues africaines |
| Manque de données linguistiques locales | Difficulté à développer des outils adaptés aux réalités africaines |
| Dépendance aux technologies importées | Risque de perte de contrôle sur les données stratégiques |
Cette invisibilité numérique constitue un défi majeur. Une langue absente des bases d’apprentissage des algorithmes risque de rester absente des applications numériques qui structureront demain l’accès aux services et à l’information.
En produisant ses propres ressources linguistiques, le Togo cherche donc à reprendre une place active dans la chaîne de valeur mondiale de l’intelligence artificielle.
Mobiliser l’écosystème mondial de l’IA
La collecte des données constitue seulement la première étape du projet. Pour transformer ces ressources en applications concrètes, les promoteurs de l’initiative misent sur la mobilisation d’une communauté internationale de chercheurs et d’ingénieurs.
Quatre compétitions d’intelligence artificielle seront organisées sur la plateforme Zindi afin d’encourager le développement de modèles adaptés aux langues africaines.
Dotées d’une enveloppe globale de 40 000 dollars, ces compétitions doivent permettre de stimuler l’innovation autour de la reconnaissance vocale, de la traduction et de la génération automatique de contenus.
« Nous considérons les modèles linguistiques comme une infrastructure publique essentielle pour l’ère numérique », a déclaré Cina Lawson, ministre de l’Efficacité du service public et de la Transformation numérique.
Pour la ministre, la constitution de ces données locales doit favoriser l’émergence d’outils d’intelligence artificielle « souverains, sûrs et inclusifs », capables d’améliorer l’efficacité des politiques publiques.
Le pari de la maturité technologique
Cette initiative s’inscrit dans la continuité d’une stratégie numérique engagée depuis plusieurs années par le Togo.
En 2024, le ministère chargé du Numérique avait déjà collaboré avec Zindi autour d’une compétition exploitant des données démographiques et géospatiales afin d’anticiper les besoins en infrastructures de fibre optique. Plusieurs participants avaient ensuite rejoint Togo AI Lab, renforçant l’écosystème national de compétences en intelligence artificielle.
Pour Celina Lee, directrice générale de Zindi, qui fédère plus de 100 000 experts en IA dans plus de 180 pays, l’enjeu dépasse le cas togolais.
« Trop de langues africaines restent sous-représentées », souligne-t-elle, estimant que la mobilisation des communautés locales et des données ouvertes constitue une voie essentielle pour mieux refléter la diversité linguistique du continent.
En choisissant d’investir dans ses propres données linguistiques, le Togo ne cherche plus seulement à adopter les technologies existantes. Il ambitionne de participer à leur construction.
À l’heure où l’intelligence artificielle devient un facteur majeur de puissance économique et technologique, les langues nationales africaines pourraient ainsi passer du statut de patrimoine culturel à celui d’actifs stratégiques de la souveraineté numérique.
La Rédaction

