Bruxelles dialogue avec les autorités talibanes sur les expulsions d’Afghans, mais cette coopération migratoire soulève une question centrale : peut-on organiser des retours vers un pays où les violations des droits humains restent documentées ? Pour les organisations internationales, l’Afghanistan demeure une destination à haut risque pour de nombreux ressortissants renvoyés contre leur volonté.
Depuis le retour des talibans au pouvoir en août 2021, l’Afghanistan reste au cœur d’une contradiction majeure pour les gouvernements occidentaux. D’un côté, l’Union européenne continue de dénoncer les restrictions imposées par le régime de Kaboul aux femmes, aux journalistes et aux opposants politiques. De l’autre, Bruxelles cherche désormais à maintenir des canaux de discussion avec les autorités talibanes sur des questions concrètes, notamment celle des migrations et des retours.
Cette tension est apparue avec la rencontre organisée le 22 juin à Bruxelles entre des représentants européens et une délégation talibane. Présentée par la Commission européenne comme une réunion technique, cette initiative portait notamment sur les modalités de retour de certains Afghans présents sur le territoire européen. Pour les talibans, cette rencontre constitue une étape importante vers une reprise progressive des relations consulaires avec les pays européens.
Mais pour les défenseurs des droits humains, cette coopération pose un problème de fond : les conditions nécessaires à des retours sûrs et dignes ne seraient pas réunies.
Le principe du non-refoulement au cœur du débat
Le droit international interdit aux États de renvoyer une personne vers un pays où elle risque d’être victime de persécutions, de torture ou de traitements inhumains. Ce principe, appelé non-refoulement, constitue l’un des fondements du droit d’asile.
Or, plusieurs organisations internationales estiment que l’Afghanistan actuel ne présente pas les garanties nécessaires pour permettre des expulsions forcées à grande échelle. Depuis leur retour au pouvoir, les talibans ont renforcé leur contrôle sur la société afghane, multipliant les restrictions visant notamment les femmes et les voix critiques.
Les autorités talibanes sont accusées d’avoir procédé à des arrestations arbitraires, de limiter fortement la liberté d’expression et de réprimer les défenseurs des droits humains. La situation des femmes reste également au centre des critiques internationales : l’interdiction de l’enseignement secondaire et supérieur pour les filles ainsi que les restrictions professionnelles imposées aux femmes ont conduit plusieurs pays européens à reconnaître une situation particulière de persécution liée au genre.
Une crise humanitaire qui complique les retours
Au-delà des risques politiques et sécuritaires, le retour en Afghanistan se heurte aussi à une réalité économique et sociale extrêmement fragile.
Le pays traverse une crise humanitaire profonde marquée par la pauvreté, le chômage, la diminution de l’aide internationale et les conséquences du changement climatique. Des milliers d’Afghans expulsés ces dernières années depuis les pays voisins, notamment le Pakistan et l’Iran, sont revenus dans un pays où beaucoup ne disposent ni de logement stable ni de moyens suffisants pour reconstruire leur vie.
Pour les organisations humanitaires, un retour forcé ne représente donc pas seulement un déplacement géographique : il peut placer des individus dans une situation d’extrême vulnérabilité.
L’Europe face à une contradiction politique
La question afghane révèle une difficulté plus large de la politique migratoire européenne. Les États membres cherchent à renforcer le contrôle des frontières et à accélérer les procédures d’éloignement des personnes déboutées du droit d’asile. Mais cette politique entre parfois en conflit avec les engagements européens en matière de droits fondamentaux.
Le dialogue avec les talibans devient ainsi un exercice d’équilibre délicat. Pour Bruxelles, il s’agit de maintenir des contacts opérationnels sur des sujets pratiques, notamment humanitaires et consulaires. Pour ses critiques, le risque est de contribuer indirectement à une forme de normalisation d’un régime toujours largement isolé sur la scène internationale.
La question centrale demeure donc celle-ci : peut-on organiser une politique de retour efficace sans compromettre les principes fondamentaux de protection des personnes ?
Pour les défenseurs des droits humains, la réponse est claire : toute coopération avec les autorités talibanes devrait d’abord viser l’amélioration de la situation des droits humains et non faciliter des renvois vers un environnement considéré comme dangereux.
La Rédaction

