Alors que le Togo enregistre des progrès significatifs dans la prise en charge du VIH avec un taux de suppression virale de 85 %, des signaux émergents de résistance au dolutégravir, traitement de référence, invitent les autorités sanitaires et les chercheurs à renforcer la vigilance.
LOMÉ, juin 2026 – Les avancées du Togo dans la lutte contre le VIH demeurent solides, mais elles entrent désormais dans une phase de surveillance accrue. En cause : l’apparition de résistances au dolutégravir, molécule devenue en quelques années la pierre angulaire des protocoles thérapeutiques dans le pays et à l’échelle mondiale.
Au Togo, le Centre africain de recherche en épidémiologie et en santé publique (CARESP), dirigé par le professeur Didier Koumavi Ekouevi, a analysé les données génétiques du VIH chez 264 enfants et adolescents. Publiés dans Clinical Infectious Diseases en janvier 2025, les résultats révèlent une situation contrastée : si 80 % des jeunes sous traitement présentent une charge virale indétectable, environ 10 % des cas d’échec thérapeutique montrent des mutations associées à une résistance au dolutégravir.
Une efficacité élevée mais des signaux faibles à surveiller
« Le dolutégravir est très efficace, ce qui explique sa généralisation rapide », rappelle le Dr Yao Rodion Konu, épidémiologiste au CARESP et à l’Université de Lomé. « Mais plus un traitement est largement utilisé, plus il faut surveiller l’apparition de résistances potentielles. »
Adopté comme traitement de première ligne par l’OMS depuis 2019, le dolutégravir est aujourd’hui utilisé chez plus de 95 % des patients togolais sous traitement. Sur environ 96 000 personnes vivant avec le VIH dans le pays, près de 10 000 sont des enfants et adolescents.
Fin 2024, selon le Conseil national de lutte contre le sida (CNLS), 92 % des patients étaient sous traitement et 85 % avaient une charge virale indétectable, contre 76 % en 2023.
Des progrès majeurs, mais un équilibre fragile
Les données nationales témoignent d’une amélioration continue : la proportion de personnes connaissant leur statut est passée de 90 % à 98 % entre 2023 et 2024, tandis que la couverture thérapeutique est montée à 92 %. La transmission mère-enfant est également mieux maîtrisée.
Ces résultats rapprochent le pays des objectifs internationaux de contrôle de l’épidémie, mais reposent sur un équilibre encore fragile, dans un contexte de financement international incertain.
Des résistances minoritaires mais significatives
Dans l’étude menée entre août et novembre 2022 sur 264 patients âgés de 18 mois à 24 ans, 19,2 % présentaient des traces de non-observance au traitement. Plus préoccupant, trois cas de résistance majeure au dolutégravir ont été identifiés, soit 9,4 % des patients en échec virologique analysés.
« Il faut distinguer non-observance et vraie résistance », insiste le professeur Ekouevi. « Sur 264 patients, trois cas de résistance ne signifient pas une crise, mais un signal à surveiller. »
Un phénomène régional déjà documenté
Les résultats togolais s’inscrivent dans une dynamique continentale plus large. Des études récentes en Afrique australe et orientale ont montré des niveaux de résistance plus élevés, parfois supérieurs à 20 % chez les patients en échec thérapeutique.
L’OMS elle-même reconnaît une progression de la pharmacorésistance au dolutégravir, tout en rappelant que plus de 90 % des patients observants restent durablement contrôlés.
Une vigilance renforcée sur les jeunes patients
Les chercheurs soulignent un enjeu spécifique chez les adolescents, souvent confrontés à des difficultés d’observance liées à la fatigue thérapeutique et à des facteurs sociaux.
Cette réalité complique la stabilité des résultats à long terme, malgré l’efficacité reconnue des traitements.
Une recherche de niveau international
Le CARESP s’appuie sur des technologies de séquençage avancées pour détecter les mutations virales minoritaires. Cette approche, développée avec plusieurs partenaires internationaux, permet une lecture plus fine des résistances émergentes.
Une étude complémentaire menée sur des patients non traités n’a révélé aucune résistance primaire, confirmant la robustesse initiale du protocole thérapeutique.
Entre efficacité thérapeutique et contrainte économique
Malgré ces signaux, aucun changement de molécule n’est envisagé à court terme. Le dolutégravir reste l’option la plus efficace et la plus accessible dans les pays à ressources limitées.
« Le défi est de maintenir l’efficacité du système tout en surveillant l’apparition de résistances », résume le Dr Konu.
Une trajectoire sous contrainte financière
Les avancées obtenues depuis 2010 sont indéniables : baisse de 65 % des décès liés au sida, extension massive de la couverture thérapeutique et amélioration des capacités de dépistage.
Mais ces acquis restent dépendants des financements internationaux, en recul depuis plusieurs années, ce qui pourrait fragiliser les programmes de surveillance.
Une équation sanitaire globale
Avec plus de 22 millions de personnes sous dolutégravir dans le monde, la surveillance de la résistance devient un enjeu global de santé publique.
Pour les chercheurs togolais, l’enjeu est clair : préserver les acquis tout en anticipant les mutations futures du virus.
La Rédaction

