Quand l’intelligence artificielle redessine les figures du pouvoir
Dans les salles épurées de la Neue Nationalgalerie, quelque chose trouble immédiatement le regard. Des chiens-robots avancent lentement, presque mécaniquement. Mais ce ne sont pas leurs mouvements qui dérangent. Ce sont leurs visages.
Ceux de Elon Musk, Jeff Bezos, Mark Zuckerberg ou encore Kim Jong-un. Des figures familières, déplacées, recomposées, greffées sur des corps artificiels.
Avec Regular Dogs, l’artiste américain Mike Winkelmann — plus connu sous le nom de Beeple — propose une installation dérangeante, à la frontière de la satire et de la critique technologique.
Des corps mécaniques, des visages de pouvoir

Les sculptures ne se contentent pas de provoquer un effet visuel. Elles mettent en scène une hybridation radicale : l’animal, la machine et l’humain se confondent.
Les chiens, équipés de caméras, capturent leur environnement. Puis, de manière inattendue, ils produisent — presque organiquement — des images imprimées. Mais ces images ne sont pas neutres. Elles sont transformées par l’intelligence artificielle pour correspondre à l’esthétique associée à chaque visage.
Un chien à l’effigie de Pablo Picasso génère des fragments cubistes. Celui inspiré de Andy Warholproduit des images saturées, répétitives, marquées par la culture de masse.
Le dispositif est simple. Ses implications, elles, sont vertigineuses.
Une critique directe des algorithmes
Derrière l’étrangeté de la mise en scène, Regular Dogs développe une réflexion frontale : notre perception du monde n’est plus seulement façonnée par des artistes ou des récits, mais par des systèmes technologiques.
Beeple ne détourne pas seulement des figures célèbres. Il montre comment chacune incarne une manière spécifique de voir — ou de filtrer — le réel.
Aujourd’hui, ce rôle n’appartient plus uniquement aux créateurs. Il est largement assumé par les plateformes, les algorithmes, les architectures numériques.
Le monde que nous percevons est déjà transformé.
De l’artiste au système : un basculement
Pendant des décennies, des figures comme Picasso ou Warhol ont redéfini notre manière de regarder. Leur influence reposait sur une vision, une intention, une subjectivité assumée.
Avec l’intelligence artificielle, ce paradigme bascule. Ce ne sont plus des individus qui imposent une lecture du réel, mais des systèmes automatisés, souvent invisibles, qui organisent ce que nous voyons.
En mettant en scène des chiens-robots “produisant” des images, Beeple matérialise ce glissement. Il le rend tangible, presque grotesque.

Entre fascination et malaise
L’installation joue précisément sur cette ambiguïté. Elle attire, amuse parfois, mais installe rapidement un malaise.
Ces figures familières deviennent étranges. Le pouvoir qu’elles incarnent — économique, politique, culturel — semble ici vidé de sa substance, réduit à une fonction : produire des images, influencer des perceptions.
Le spectateur se retrouve face à une question implicite : qui regarde encore le monde sans médiation ?
Voir à travers les filtres
Avec Regular Dogs, Beeple ne propose pas une simple expérience visuelle. Il construit une allégorie contemporaine.
Dans un monde saturé d’images, où les technologies filtrent, recomposent et orientent notre perception, la question n’est plus seulement ce que nous voyons, mais comment nous le voyons.
À Berlin, ces chiens-robots ne sont pas une curiosité. Ils sont le miroir d’un basculement déjà en cours.
La Rédaction

