Trois ans après la signature de l’Accord de Pretoria, censé mettre fin au conflit dévastateur dans la région du Tigré, la paix en Éthiopie reste précaire. Ce traité, fruit d’une négociation intense entre le gouvernement fédéral et la délégation tigréenne, continue de susciter débats, critiques et interprétations divergentes, révélant que le chemin vers une stabilité durable reste semé d’embûches.
Une paix née de l’urgence
Lorsque la délégation tigréenne est arrivée à Pretoria entre le 23 octobre et le 2 novembre 2022, la priorité n’était pas de négocier des positions politiques idéologiques, mais de mettre un terme immédiat à une guerre qui menaçait d’anéantir l’administration régionale et de provoquer un effondrement humanitaire. Après des revers militaires et une catastrophe humanitaire croissante, les dirigeants du Tigré ont choisi de privilégier la cessation des hostilités plutôt que de s’enliser dans des négociations interminables.
Debretsion Gebremichael, président du Front populaire de libération du Tigré (TPLF), l’a rappelé à plusieurs reprises à la délégation : « Ne rentrez pas sans accord. » L’urgence était telle que chaque jour de retard pouvait entraîner des pertes civiles et politiques irréversibles.
Entre compromis tactique et malentendus politiques
Malgré les objectifs clairs de l’accord, sa lecture publique a souvent été instrumentalisée. Certains commentateurs ont interprété la signature comme un abandon du Tigré occidental ou des revendications constitutionnelles, alors qu’il s’agissait d’un compromis tactique visant à assurer la survie politique et humanitaire de la région.
L’Accord de Pretoria n’a pas abordé tous les points sensibles – notamment le Tigré occidental, Raya et le calendrier des retraits des troupes fédérales – qui ont été délibérément différés pour éviter l’échec des négociations. La distinction entre mettre fin à la guerre et instaurer un ordre politique stable reste au cœur de la fragilité actuelle.
Les dernières heures décisives
Le processus a failli capoter dans les dernières heures. La partie fédérale, en position de force, a tenté d’introduire des clauses privant la future administration régionale intérimaire de toute autorité sur certaines zones stratégiques. Cette tentative a été neutralisée grâce à l’intervention de facilitateurs internationaux, dont l’ancien président kényan Uhuru Kenyatta, et à l’implication directe du Premier ministre Abiy Ahmed. Sans cette médiation, l’accord aurait pu s’effondrer et relancer le conflit.
Un miroir des fractures éthiopiennes
Trois ans plus tard, Pretoria est devenue moins une feuille de route pour la reconstruction qu’un miroir des tensions internes persistantes. Elle est invoquée sélectivement dans le discours politique, parfois comme arme rhétorique plutôt que comme cadre de stabilisation, exposant les fractures profondes au sein du Tigré et dans l’ensemble de l’Éthiopie.
Malgré tout, l’Accord de Pretoria demeure une étape historique : il a permis la fin du conflit le plus destructeur de l’histoire récente du pays, le rétablissement progressif des services et l’ouverture de couloirs humanitaires. Sa réussite dépend désormais de la capacité des acteurs politiques à dépasser les querelles partisanes et à construire une paix durable.
Trois ans après, l’Accord de Pretoria symbolise la complexité de la paix en Éthiopie : un compromis imposé par l’urgence, fragile, mais indispensable, rappelant que la fin des hostilités ne garantit pas automatiquement la stabilité politique.
La Rédaction

