Madagascar ouvre une nouvelle page de son histoire politique. Le gouvernement et le Conseil œcuménique des Églises chrétiennes ont annoncé l’organisation d’un Dialogue national inclusif de six mois, avec pour horizon la rédaction d’une nouvelle Constitution. Derrière cette annonce, un enjeu majeur : reconstruire la confiance entre l’État et les citoyens, dans un pays marqué par l’instabilité institutionnelle. Et un écho historique : le spectre de 1992, lorsque le pays avait tenté, déjà, de se réinventer démocratiquement.
Un arbitre civil recherché : l’Église comme médiation d’autorité
Le choix de confier la supervision du dialogue au FFKM n’est pas anodin. Dans un contexte où les partis politiques sont affaiblis et perçus comme déconnectés de la société, l’Église apparaît comme l’un des rares acteurs civils capables d’incarner une autorité morale. Ce rôle, elle ne le découvre pas. Au début des années 1990, c’est déjà elle qui avait assumé la médiation d’un pays fracturé.
Face à l’érosion de la confiance institutionnelle, ce recours au religieux n’est pas signe de confessionnalisation du politique ; il révèle plutôt une exigence sociale : l’attente d’un médiateur crédible, capable de garantir que les discussions ne soient ni confisquées par le pouvoir en place, ni dévoyées par des intérêts partisans.
2025 n’est pas 1992 : la refondation face à une société fragmentée
Si les parallèles sont évidents, la situation actuelle ne peut être lue comme une simple répétition du passé. La transition de 1992 s’inscrivait dans un contexte continental de renversement des régimes autoritaires, porté par un espoir nouveau de pluralisme politique. Les mobilisations étaient massives et structurées, les discours portaient un horizon clair : sortir d’un pouvoir verrouillé.
Aujourd’hui, la crise est d’un autre ordre. Elle n’oppose plus une dictature et une contestation populaire unifiée. Elle prend la forme d’une lassitude politique, d’une défiance diffuse, d’une fragmentation sociale et territoriale, sur fond d’inégalités croissantes. Les partis se sont multipliés sans se renforcer, le débat public est parasité par les manipulations numériques, et le rapport au politique est davantage marqué par le scepticisme que par l’espoir.
Le défi de 2025 ne sera donc pas seulement d’écrire une Constitution, mais de réinventer le lien civique.
Une question centrale : que veut-on faire du dialogue national ?
L’intérêt d’un dialogue national inclusif ne réside ni dans sa durée, ni dans la solennité des débats, mais dans sa capacité à produire un contrat social réel. Trois scénarios sont possibles.
1. L’émergence d’un cadre institutionnel durable.
Si le processus conduit à un texte constitutionnel appliqué, à une justice renforcée, à des contre-pouvoirs effectifs, à une décentralisation opérationnelle, alors Madagascar pourrait s’extraire durablement de l’instabilité cyclique qui marque sa vie politique.
2. Une réforme de façade.
Dans ce cas, les textes changent, mais les pratiques demeurent. Le pays ne connaîtrait qu’une transition de plus, absorbée par le jeu des élites, sans transformation du rapport entre l’État et la société.
3. L’instrumentalisation d’un processus.
Le risque existe toujours qu’un dialogue national serve à consolider un pouvoir au lieu de le rendre responsable. Une Constitution peut légitimer aussi bien la démocratie que l’arbitraire, selon l’usage qu’en font ceux qui gouvernent.
Un enjeu continental : les transitions comme remèdes fragiles
Le recours aux grandes consultations nationales n’est pas spécifique à Madagascar. Dans plusieurs pays africains, de la fin des années 1980 à aujourd’hui, on convoque des forums lorsque les institutions n’ont plus la capacité d’incarner l’intérêt général. Ces assises apparaissent comme des respirations politiques, mais elles ne guérissent pas les régimes : elles leur donnent des outils, à condition que ces outils ne soient pas détournés.
Madagascar se retrouve ainsi à nouveau en position de laboratoire. L’enjeu n’est pas de répéter 1992, mais d’en tirer les leçons. La démocratie ne se décrète pas : elle s’exerce. Et ce qui se joue aujourd’hui n’est pas tant l’écriture d’un texte que la définition d’une manière de gouverner.
Refonder la Constitution ne suffit pas ; il faut refonder la confiance
Ce dialogue national sera historique s’il parvient à redonner au peuple malgache une place réelle dans la construction de l’État. Il ne le sera pas par son ambition, mais par sa crédibilité. L’expérience de 1992 a montré qu’une Constitution peut transformer un pays si elle émane d’un consensus social solide et si elle s’accompagne d’institutions capables de la faire vivre.
Une Constitution ne protège pas une nation : c’est la nation qui protège sa Constitution.
La Rédaction

