Le mot de trop ? Pour avoir osé qualifier les autorités militaires burkinabè de « junte », Radio Oméga écope d’une suspension de trois mois. Une sanction aussi sévère que symbolique, qui rappelle que, dans certains pays, les mots ne sont pas que des mots — ce sont des délits.
Un mot, trois mois
Samedi 2 août, le Conseil supérieur de la communication (CSC) a annoncé la suspension de Radio Oméga, l’une des stations les plus écoutées du pays. En cause : une phrase dans un article publié sur Facebook évoquant la « junte burkinabè ». Cette formulation, jugée « malveillante et discourtoise », a suffi à faire tomber le couperet : silence sur les ondes, silence en ligne, silence partout. Même les excuses publiques présentées dès mercredi n’ont pas suffi à atténuer la colère des autorités.
C’est que ce n’est pas la première fois. Déjà en août 2023, la même radio avait été suspendue un mois pour avoir donné la parole à un opposant nigérien. Une récidive qui, aux yeux du CSC, justifie la fermeté.
Mais alors, c’est quoi une junte ?
Commençons par les bases. Une junte, du mot espagnol junta (« réunion »), désigne un groupe de militaires qui prend le pouvoir par la force, sans passer par des élections démocratiques. Ce n’est pas une insulte. C’est un terme de science politique, aussi neutre qu’« exécutif » ou « gouvernement provisoire ». Sauf, bien sûr, quand le pouvoir s’en offusque.
Car au Burkina Faso, dire « junte » revient visiblement à remettre en question la légitimité du capitaine Ibrahim Traoré, arrivé à la tête de l’État par… un coup d’État militaire en septembre 2022. Une vérité historique, mais visiblement trop rugueuse pour l’oreille des autorités qui préfèrent le terme plus feutré de « gouvernement de transition ». Un peu comme si on appelait un putsch une « prise d’initiative institutionnelle ».
De la sémantique à la censure
La suspension de Radio Oméga n’est pas un cas isolé. Depuis l’arrivée des militaires au pouvoir, les atteintes à la liberté de la presse s’accumulent. Médias internationaux interdits (France 24, RFI, LCI), correspondants expulsés (Libération, Le Monde), journalistes locaux menacés, certains contraints à l’exil, d’autres réquisitionnés pour combattre dans des zones de guerre. Quand l’information gêne, on ne la corrige pas : on l’éteint.
La guerre des mots, prémisse d’un silence plus large
Au fond, cette affaire soulève une question simple : à partir de quand un mot devient-il dangereux ? Le terme « junte » n’a rien d’explosif, mais il dérange car il dit ce qui est. Et ce qui est devient insupportable quand on veut imposer ce qui doit paraître.
Radio Oméga paie ici le prix d’un mot exact dans un climat où l’imprécision est exigée, voire dictée. Le journalisme, qui a pour mission de nommer les faits, devient alors un acte de résistance — ou une infraction.
Ce n’est pas une junte, c’est juste un groupe de militaires au pouvoir après un coup d’État
En somme, tout dépend du lexique. Il ne s’agit pas d’une junte, mais d’un « gouvernement de transition formé par des officiers patriotes issus d’un contexte de rectification institutionnelle post-insurrectionnelle ». Et ceux qui insisteraient à dire le contraire feraient mieux de se taire — ou de prévoir un long silence.
La Rédaction

