Sous l’impulsion de Donald Trump, l’administration fédérale a retiré deux subventions cruciales à la Whitney Plantation, seul musée américain entièrement consacré à la mémoire de l’esclavage. Un tournant symbolique et politique.
La Whitney Plantation, située en Louisiane, n’est pas un musée comme les autres. Érigée sur les terres d’une ancienne plantation de canne à sucre, de riz et d’indigo, elle se consacre à honorer la mémoire des personnes réduites en esclavage, avec une rigueur historique qui tranche avec le folklore de certaines propriétés sudistes transformées en lieux de mariage. Mais son engagement dérange.

Fin mars, l’Institut des services de musées et de bibliothèques (IMLS), principal organisme fédéral de soutien aux musées et bibliothèques aux États-Unis, a annoncé la suppression de deux subventions accordées à la Whitney. L’une avait déjà été partiellement versée ; l’autre, d’un montant d’environ 55 000 dollars, devait financer une ambitieuse exposition sur la résistance des esclaves prévue pour 2026. Le retrait brutal de ces fonds met en péril trois années de travail.
La justification ? Officiellement, l’IMLS « réoriente ses priorités » et recentre son action sur des missions strictement définies par la loi, conformément à un décret présidentiel signé par Donald Trump en mars 2025. Ce texte impose la suppression ou la suspension d’agences fédérales jugées « inefficaces » – à commencer par l’IMLS lui-même, placé dans le viseur du « ministère de l’efficacité gouvernementale » (DOGE), une structure créée dès janvier par Trump pour rationaliser la dépense publique à travers des coupes franches.
Depuis, la quasi-totalité des employés de l’IMLS ont été mis en congé administratif, paralysant l’institution. Partout aux États-Unis, musées et bibliothèques s’inquiètent de la disparition de financements déjà promis. Et certains, comme la Whitney, reçoivent des avis de résiliation, invoquant la non-conformité avec les « priorités nationales ».
Pour les défenseurs de la mémoire afro-américaine, la décision est tout sauf neutre. D’autant qu’elle s’inscrit dans une dynamique plus large. Depuis son retour à la Maison-Blanche, Trump a multiplié les offensives contre les programmes de diversité, d’équité et d’inclusion. Des pages web fédérales consacrées à des figures historiques noires ou autochtones – Harriet Tubman, les codetalkers, le général Charles Calvin Rogers – ont été supprimées ou censurées. Certaines ont été restaurées sous la pression de l’opinion publique, mais le message reste limpide : l’histoire qu’on veut raconter n’est plus celle des opprimés.
Fondé en 2014, le musée de la Whitney Plantation est une rareté aux États-Unis. Là où tant d’anciennes plantations maquillent leur passé pour flatter l’imaginaire sudiste, la Whitney donne la parole aux esclaves. Statues, installations sonores, récits documentés : tout y rappelle la brutalité du système esclavagiste. En douze ans, ce lieu est devenu un pilier de l’éducation historique et un site de mémoire pour les communautés afro-américaines.
Mais aujourd’hui, il pourrait être privé des ressources nécessaires pour continuer sa mission.
Le musée, épaulé par l’Université de la Nouvelle-Orléans et le projet « Freedom on the Move », a jusqu’au 12 mai pour faire appel. Mais le contexte est sombre. Sous couvert de « rationalisation », l’administration Trump semble vouloir redessiner la carte de la mémoire nationale — au risque d’y faire disparaître ceux qu’on a trop longtemps réduits au silence.
La Rédaction

