Dans l’ombre du chaos libyen, une stratégie se dessine. Derrière les flux migratoires qui submergent l’Europe du Sud, Moscou affine un art de la déstabilisation invisible. Sans armes apparentes, mais avec des milliers de vies humaines comme levier.
Crète en alerte, l’Europe en tension
Depuis le début de l’année, près de 9 000 migrants ont débarqué sur l’île grecque de Crète après avoir traversé la Méditerranée depuis la Libye. C’est deux fois plus que l’an dernier. Face à cette montée en flèche, la Grèce a pris une décision radicale : suspendre l’accueil de nouveaux migrants pendant trois mois. Deux frégates ont été envoyées en mission au large des côtes libyennes.
À Rome comme à Athènes, le ton se durcit. Car la route migratoire libyenne, que l’on croyait contenue, s’emballe de nouveau.
Le chaos libyen, source de tous les périls
Plus d’une décennie après la chute de Mouammar Kadhafi, la Libye reste divisée entre deux autorités : à l’ouest, le gouvernement d’union nationale reconnu par l’ONU et basé à Tripoli ; à l’est, le maréchal Khalifa Haftar, homme fort de Benghazi, soutenu notamment par la Russie.
C’est dans ce contexte que l’Union européenne a vu l’une de ses récentes missions diplomatiques brutalement interrompue. Une délégation conduite par le commissaire européen aux Migrations et des ministres de pays du sud de l’UE a été déclarée indésirable par le gouvernement de l’Est libyen, fidèle à Haftar. L’expulsion n’est pas seulement un camouflet diplomatique. Elle témoigne d’un verrouillage progressif de la région par des intérêts extérieurs, au premier rang desquels figure Moscou.
L’arme invisible du Kremlin
La Russie n’a pas besoin d’envahir pour frapper. Elle opère dans les interstices du désordre. En Libye, elle utilise une méthode désormais bien rodée : s’appuyer sur des groupes armés, contrôler des zones stratégiques, notamment des ports ou des routes migratoires, et laisser faire — ou encourager — les départs.
Avec la présence confirmée de mercenaires russes (ex-groupe Wagner) dans l’est libyen, Moscou possède un levier considérable. Celui d’ouvrir ou de fermer les vannes migratoires selon ses intérêts. L’impact est immédiat : l’afflux de migrants alimente les tensions politiques au sein de l’Union européenne, nourrit les discours populistes et fracture les solidarités entre États membres.
Une guerre sans uniforme
Ce qui se joue au large de la Libye n’a rien d’un conflit classique. C’est une guerre hybride, où les frontières ne sont pas militaires mais psychologiques. Où l’objectif n’est pas de conquérir un territoire, mais de diviser et d’épuiser un adversaire plus vaste. Et dans cette logique, chaque canot pneumatique chargé de migrants devient un message politique adressé à l’Europe.
La stratégie rappelle les précédents bélarusses ou syriens : laisser transiter, voire encourager le départ de migrants vers l’Union européenne pour envenimer la situation politique intérieure. Une pression constante, silencieuse, difficile à contrer.
L’Europe en manque de riposte
Face à cette tactique fluide, Bruxelles semble désarmée. L’absence d’interlocuteur fiable en Libye, la méfiance croissante entre pays membres sur la question migratoire, et la montée des nationalismes compliquent toute réponse coordonnée. Même les missions navales ou les accords de contrôle externalisé trouvent ici leurs limites.
Ce qui semblait n’être qu’un problème humanitaire est devenu un enjeu géopolitique. Et la Méditerranée, à défaut d’être un pont entre les rives, devient le théâtre d’un conflit feutré où la migration n’est plus une fatalité, mais une arme.
La Rédaction

