Du laissez-passer médiéval au passeport biométrique, le document de voyage incarne une lente et puissante mutation des États vers le contrôle des identités et des frontières.
Un document vieux comme les murs
Bien avant l’existence des nations modernes, les déplacements étaient déjà régis par des autorisations écrites. Dès le Moyen Âge, les cités fortifiées délivraient des sauf-conduits, ancêtres des passeports, pour permettre à certains individus d’entrer ou de circuler temporairement sans risque. Ces documents, délivrés par l’autorité royale ou seigneuriale, servaient autant à protéger qu’à surveiller.
La Révolution française : liberté… surveillée
La Révolution française, dans son élan d’émancipation, abolit les passeports intérieurs. Mais cette liberté fut de courte durée. Dès 1792, la menace royaliste et la guerre imposèrent leur retour. Désormais, il ne s’agissait plus seulement de permettre de circuler, mais d’empêcher les « indésirables » de quitter ou d’entrer. Le passeport devient alors un outil politique.
Le XIXᵉ siècle : identité, nationalité, surveillance
Avec l’Empire, sous Napoléon et son ministre Fouché, le système s’uniformise. Chaque citoyen doit avoir un passeport conforme, signé, contrôlé. L’objectif est double : surveiller les mouvements et affirmer l’autorité centrale. Au fil du XIXᵉ siècle, le passeport devient également une preuve d’identité et de nationalité, rattachant juridiquement un individu à un État.
Après 1914 : la codification mondiale
La Première Guerre mondiale marque un tournant. Face aux flux de réfugiés, d’exilés et de combattants, les États renforcent le contrôle des frontières. En 1922, la Société des Nations crée le passeport Nansen, destiné aux réfugiés apatrides, notamment les Russes fuyant la révolution bolchevique. C’est l’ancêtre des documents de voyage pour réfugiés que l’ONU délivre encore aujourd’hui.
Schengen, biométrie et nouveaux murs
L’après-guerre voit émerger deux tendances opposées : d’un côté, des zones de libre circulation comme l’Union nordique des passeports (1954), puis l’espace Schengen (1996), supprimant les contrôles internes entre pays membres. De l’autre, une sécurisation accrue avec l’arrivée du passeport biométrique : puce électronique, photo numérisée, empreintes digitales, reconnaissance faciale…
Un document banal, un pouvoir immense
Aujourd’hui encore, le passeport reste le miroir d’un monde divisé entre ceux qui peuvent voyager librement et ceux dont la mobilité est entravée. Il est aussi un marqueur d’inégalités : tous les passeports n’ouvrent pas les mêmes portes. Loin d’être un simple objet administratif, il condense des siècles d’histoire politique, de souveraineté et de rapport à l’autre.
La Rédaction
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Source
Cet article est librement inspiré de l’analyse historique publiée par Marie-Carmen Smyrnelis, historienne et chercheuse à l’Institut Catholique de Paris, sur The Conversation France :
👉 Migrations et frontières : une brève histoire du passeport (mars 2023).

