Chassés puis regrettés : les ouvriers haïtiens manquent cruellement à l’économie dominicaine
Depuis plusieurs mois, la République dominicaine multiplie les expulsions de travailleurs haïtiens sans-papiers. Une politique migratoire de plus en plus ferme, qui se traduit aujourd’hui par une crise silencieuse : l’absence de main-d’œuvre dans les secteurs clés de l’économie.
Dans les champs de bananiers du nord-ouest, les rangs se sont éclaircis. Là où les Haïtiens formaient l’épine dorsale des récoltes, ne subsistent que quelques groupes « nomades », qui changent de lieu chaque jour pour échapper aux rafles. Agamise Cheranfant, 33 ans, fait partie de ces travailleurs devenus invisibles : « On dort avec la peur, on mange avec la peur », confie-t-il, caché quelque part dans la région de Mao.
Une expulsion record, un secteur agricole fragilisé
En six mois à peine, plus de 200 000 Haïtiens ont été expulsés de République dominicaine. Derrière cette fermeté politique — incarnée par le président Luis Abinader, reconduit en 2024 — se cache une réalité économique plus délicate : de nombreux secteurs dépendent fortement de cette main-d’œuvre étrangère. Agriculture, bâtiment, hôtellerie… les patrons dominicains, eux, ne s’en cachent plus.
L’association des constructeurs (Acoprovi) parle d’une « chute de 40% à 80% » de l’offre de travailleurs sur certains chantiers. Dans les plantations, on évoque une baisse des effectifs de plus de 50 %. Les récoltes de bananes, déjà en difficulté depuis 2021 à cause du climat et des maladies, risquent de plonger davantage. Selon Adobanano, la production a déjà chuté de 44 % en trois ans.
Des emplois que les Dominicains boudent
Pourquoi les employeurs n’embauchent-ils pas de travailleurs nationaux ? La réponse est claire : ces métiers, pénibles, mal payés (800 pesos par jour, soit 14 dollars), et souvent exposés à la chaleur extrême, n’attirent pas les Dominicains. Les Haïtiens, eux, les acceptaient faute de mieux, et y trouvaient un revenu, aussi précaire soit-il.
C’est pourquoi les syndicats agricoles et les représentants du secteur du bâtiment réclament aujourd’hui un plan de régularisation. Acoprovi a proposé l’octroi de 87 000 permis temporaires. Les producteurs de bananes, eux, estiment qu’il leur faudrait 15 000 ouvriers haïtiens pour faire face à la demande.
Un silence politique persistant
Pourtant, malgré les alertes économiques et les signaux envoyés par le secteur privé, le gouvernement ne montre aucun signe d’assouplissement. Le mur en construction le long de la frontière avec Haïti se poursuit, et les contrôles de police s’intensifient.
Dans ce contexte, une partie des travailleurs haïtiens continue à vivre et à travailler clandestinement, au péril de leur sécurité et de celle de leurs employeurs. Ces derniers risquent eux aussi des poursuites s’ils sont surpris en train de transporter des ouvriers sans papiers — un climat délétère, où la peur se conjugue des deux côtés.
La République dominicaine semble aujourd’hui prise dans un paradoxe : en cherchant à protéger ses frontières, elle met à mal sa propre économie. Alors que les bananes dominicaines continuent d’être exportées vers l’Europe, les Caraïbes et les États-Unis, la base même de leur production — les travailleurs — s’effondre. Reste à savoir si le gouvernement Abinader entendra les appels au pragmatisme, ou s’il persistera dans une logique exclusivement sécuritaire.
La Rédaction

