Entre funérailles nationales, ruines fumantes et angoisse populaire, l’Iran tente de panser ses plaies après douze jours d’un conflit brutal avec Israël et les États-Unis.
Les sirènes se sont tues, mais la peur persiste à Téhéran. Quatre jours après l’entrée en vigueur d’un cessez-le-feu fragile, les habitants de la capitale iranienne affrontent une réalité douloureuse : une ville meurtrie, des familles endeuillées et une économie au bord de l’asphyxie. Ce week-end, des funérailles nationales ont rassemblé des foules immenses au cœur de la capitale, dans un climat mêlant ferveur, chagrin et colère.
Des funérailles pour dire l’unité et le deuil
Samedi matin, plusieurs centaines de milliers de personnes ont envahi les rues de Téhéran pour accompagner les cercueils d’une soixantaine de victimes vers leur dernier repos. Drapés de drapeaux iraniens, portés à bout de bras ou installés sur des véhicules militaires, les corps de commandants de l’armée, de scientifiques du nucléaire et de civils tués lors des frappes israéliennes ont traversé la ville entre la place Enghelab et la place Azadi.
La cérémonie, retransmise en direct sur les chaînes d’État, a pris des allures de manifestation patriotique. Des slogans contre Israël et les États-Unis ont été entonnés, des portraits des victimes brandis, et les plus hauts dirigeants de la République islamique — à l’exception notable de l’ayatollah Khamenei — étaient présents. Le président Masoud Pezeshkian, le commandant de la Force Qods Esmail Ghaani et plusieurs dignitaires religieux ont pris part au cortège, qualifié par les médias d’État de « jour historique pour l’Iran islamique ».
Une ville marquée par les ruines
Pendant que les responsables saluaient les martyrs de la République, dans les quartiers sud et ouest de Téhéran, les pelleteuses déblayaient les décombres. Plus de 120 maisons ont été entièrement détruites et près de 500 autres endommagées, selon le gouverneur de la capitale. À Shahrak-e Ekbatan ou encore à Yaft Abad, certains habitants ont profité de la trêve pour récupérer ce qui pouvait l’être dans leurs logements ravagés.
« C’était notre maison. Maintenant c’est un tas de poussière », soupire Mehdi Ferdowsi, père de deux enfants, devant les ruines de son immeuble. Comme lui, des milliers de familles nettoient, évaluent les dégâts ou s’installent temporairement chez des proches. Une question hante toutes les conversations : la guerre est-elle vraiment terminée ?
Le coût humain : lourd et controversé
Selon le ministère iranien de la Santé, le conflit aurait fait 610 morts et plus de 5 300 blessés. Mais des sources indépendantes, notamment l’ONG Iran Human Rights Monitor, avancent des chiffres plus élevés : 1 054 morts, dont 417 civils, et 4 476 blessés.
En Israël, le bilan officiel s’élève à 28 morts et plus de 3 000 blessés. Là aussi, les voix se divisent sur les pertes réelles, sur les objectifs stratégiques de l’opération, et sur la fragilité de la trêve actuelle.
Entre espoir et précarité
Dans les marchés de Téhéran, les rideaux se rouvrent lentement. Mais les commerçants constatent un pouvoir d’achat effondré. « Douze jours sans activité, c’est douze jours à survivre sur nos économies », explique un vendeur de tissus du bazar de Tajrish. La monnaie nationale s’est encore dépréciée, les prix du carburant ont bondi, et les consommateurs évitent les grosses dépenses. L’inflation dépasse désormais 60 %.
Pour la majorité silencieuse, l’avenir est incertain. « On ne comprend pas pourquoi ils nous ont attaqués maintenant. Même si le régime ne va pas bien, ce n’est pas à Israël ou aux Américains de décider pour nous », affirme un enseignant. À travers la capitale, les discours oscillent entre défiance envers l’extérieur et lassitude envers l’intérieur.
Une paix en sursis
Si les frappes ont cessé, le calme reste tendu. Plusieurs analystes estiment que la guerre n’a résolu aucune des causes profondes du conflit. La République islamique s’est montrée déterminée, mais affaiblie ; Israël, victorieux sur le plan militaire, a déclenché une réaction de solidarité dans plusieurs pays musulmans.
En Iran, les funérailles ont rempli un double objectif : honorer les morts et raviver le patriotisme. Mais pour de nombreux Iraniens, ce n’est ni la fierté ni la ferveur qui dominent. C’est l’angoisse d’un avenir suspendu à un fil, entre sanctions, reconstruction… et crainte d’un prochain bombardement.
La Rédaction

