Le 30 mai 2025, cinq jeunes musiciens ont été retrouvés exécutés dans le nord-est du Mexique. Membres d’un groupe local, ils interprétaient des narcocorridos, ces chansons controversées qui célèbrent les figures du narcotrafic. Ce drame tragique relance un débat vieux de plusieurs décennies sur la responsabilité culturelle d’un genre musical qui, pour beaucoup, fait l’apologie du crime.
Des mélodies au service des cartels ?
Les narcocorridos, dérivés des corridos traditionnels, sont des ballades musicales qui narrent les exploits de figures emblématiques du narcotrafic mexicain : barons de la drogue, tueurs à gages, trafiquants d’armes. Depuis les années 1990, ces morceaux se sont transformés en hymnes de guerre, portés par des paroles crues, des clips ostentatoires et une esthétique de défi à l’État.
Plus récemment, le sous-genre des corridos tumbados a pris le relais, fusionnant les codes de la musique ranchera avec le trap et le reggaeton. Portés par des artistes comme Peso Pluma ou Natanael Cano, ces morceaux connaissent un succès fulgurant auprès de la jeunesse, tant au Mexique qu’aux États-Unis. Les chiffres d’écoute sur Spotify et YouTube se comptent en centaines de millions.
Une industrie qui gêne le pouvoir
Face à cette popularité, les autorités mexicaines s’inquiètent. Certains États ont interdit les concerts de ces artistes, invoquant des raisons de sécurité ou de lutte contre la violence. À Tijuana ou Sinaloa, les événements ont été annulés ou fortement encadrés. Le président Andrés Manuel López Obrador a lui-même déclaré vouloir « combattre la culture de la criminalité par la culture de la paix ».
Mais cette posture soulève la question délicate de la liberté d’expression. Les artistes et leurs défenseurs accusent le gouvernement de pratiquer une forme de censure. « Nous ne faisons que raconter ce que tout le monde vit », affirme un chanteur de narcocorridos interrogé sous anonymat. « C’est l’État qui n’assume pas sa réalité. »
La musique, reflet d’un pays fracturé
Dans un pays marqué par plus de 450 000 morts liées au narcotrafic depuis 2006, la glorification des criminels choque autant qu’elle fascine. Les narcocorridos sont souvent écoutés dans les zones les plus violentes, là où les cartels remplacent l’État. Le genre est aussi devenu un vecteur d’identité pour des jeunes en manque de repères ou fascinés par la richesse rapide, les armes, les SUV blindés et la célébrité numérique.
Les critiques dénoncent une esthétique toxique qui banalise les meurtres, encourage les vocations criminelles et rend légitime la domination des cartels dans l’imaginaire collectif. D’autres y voient au contraire un témoignage brut d’une réalité sociale que l’élite politique préfère ignorer.
Et maintenant ?
L’assassinat des cinq musiciens relance l’urgence de repenser le rôle de la musique dans les sociétés marquées par la violence. Le débat reste ouvert : faut-il interdire un genre musical sous prétexte qu’il dérange ? Ou l’utiliser comme levier d’éducation et de transformation culturelle ?
En attendant, les notes de narcocorridos continuent de résonner dans les rues de Culiacán, Monterrey ou Guadalajara, entre fascination et provocation.
La Rédaction

