De retour à Goma, dans l’est de la République démocratique du Congo, Joseph Kabila tente de reconstruire un récit. L’ancien président, resté près de deux décennies au sommet de l’État, cherche aujourd’hui à redorer son image. Il parle d’unité, de paix, de dialogue, mais dans les esprits, son retour sonne moins comme un appel républicain que comme une manœuvre pour se refaire une santé politique.
Un discours d’unité au goût de réécriture
Le 23 mai 2025, c’est un Joseph Kabila grave et maître de sa mise en scène qui s’est adressé à la nation depuis Goma. Pendant quarante-cinq minutes, l’ex-président a défendu son bilan, affirmé avoir laissé un pays « stable, souverain et uni », et surtout, il a appelé à un « dialogue inclusif » pour restaurer la paix dans l’est du pays.
Ce retour en grâce, savamment orchestré, repose sur des mots soigneusement choisis : « valeurs républicaines », « réconciliation », « sursaut national ». Mais ces mots résonnent difficilement dans une RDC encore meurtrie par les années Kabila. Pour une grande partie de l’opinion publique, il ne s’agit pas d’un retour au service de la nation, mais d’une tentative évidente de réhabilitation. « Il veut se refaire une virginité politique », tranche un analyste à Kinshasa. « Mais son passif est trop lourd. »
Une mémoire collective encore vive
Le souvenir du règne Kabila n’a rien d’un âge d’or. Les Congolais se rappellent une présidence marquée par la corruption systémique, les violations des droits humains, la répression des voix dissidentes et un entêtement à se maintenir au pouvoir malgré la fin de son mandat constitutionnel en 2016. La transition vers Félix Tshisekedi, en 2019, s’est faite dans l’opacité, avec une influence persistante de Kabila sur les institutions.
Son retour aujourd’hui, dans une région contrôlée par les rebelles du M23, suscite des interrogations. Peut-on appeler à l’unité depuis un territoire échappant à l’autorité de Kinshasa ? Peut-on plaider pour la paix tout en apparaissant aux côtés de chefs coutumiers dans une zone ravagée par des conflits dont les ramifications politiques restent troubles ?
Un langage de paix, une réalité d’impunité
En appelant à la concorde, Joseph Kabila semble surtout vouloir éviter les comptes. Le Sénat a récemment levé son immunité parlementaire, ouvrant la voie à des poursuites pour trahison et crimes de guerre. Cette démarche judiciaire, sans précédent pour un ancien président congolais, pèse sur ses discours et les vide de leur crédibilité.
Pour de nombreux Congolais, il ne peut y avoir de paix sans justice. Et la paix que promet Kabila semble, pour certains, n’être qu’un écran de fumée destiné à faire oublier les zones d’ombre de son passé. « Ce n’est pas à celui qui a incarné l’opacité pendant dix-huit ans de nous parler aujourd’hui de transparence », fulmine un militant de la société civile à Bukavu.
Une manœuvre à haut risque
L’ancien chef d’État sait qu’il dispose encore de réseaux puissants, dans l’armée, chez certains chefs coutumiers, et peut-être dans l’ombre de certains groupes armés. Mais sa tentative de revenir sur la scène nationale pourrait bien se heurter à une société congolaise plus vigilante, plus exigeante, et décidée à rompre avec les vieux schémas de domination.
Le discours de l’unité ne suffit plus à effacer une présidence contestée. Pour Kabila, le pari de la rédemption repose désormais sur un fil : celui de la mémoire collective d’un peuple qui n’a pas oublié.
La Rédaction

