Protéger les civils ou alimenter le chaos ?
En soutenant la coalition armée Wazalendo, les autorités congolaises se retrouvent au cœur d’un engrenage meurtrier dans l’est de la République démocratique du Congo, où les violences contre les civils se multiplient.
Depuis plusieurs mois, les milices dites « Wazalendo » – littéralement « patriotes » en swahili – multiplient les exactions dans le Sud-Kivu. Soutenues par les Forces armées de la RDC (FARDC), ces milices ont été constituées pour contrer l’avancée du groupe rebelle M23, mais leur présence engendre aujourd’hui une spirale de violences ciblant notamment les populations civiles, avec un fond de tensions ethniques inquiétant.
Des abus à grande échelle
Extorsions, exécutions sommaires, harcèlement ethnique : les accusations contre les Wazalendo se multiplient. Des barrages illégaux ont été dressés dans plusieurs localités du Sud-Kivu, où les civils sont contraints de verser des taxes informelles. Plusieurs témoignages recueillis par Human Rights Watch révèlent des cas de torture, de pillage et de meurtres, notamment dans les territoires d’Uvira et de Fizi. Dans plusieurs cas, les Banyamulenge, une communauté tutsie congolaise souvent perçue comme proche du M23, ont été ciblés.
À Sange, un homme accusé de vol est mort après avoir été fouetté par un commandant Wazalendo, resté impuni malgré sa révocation. À Mulongwe, un jeune Munyamulenge a été abattu pour avoir été supposément « rwandais ». Ces faits s’inscrivent dans un contexte de haine attisée par certains responsables politiques, comme Justin Bitakwira, accusé de discours à caractère tribal.
La complaisance de l’État
Le soutien direct ou indirect de l’armée congolaise aux Wazalendo est documenté. Armes, munitions et fonds publics alimentent ces groupes, malgré leur implication dans des crimes graves. Des images satellites confirment la destruction de villages entiers par des miliciens en mars dernier. Pourtant, aucune procédure judiciaire crédible n’a été ouverte contre les responsables présumés de ces violences.
Les appels à la fin du soutien gouvernemental se multiplient, notamment de la part d’ONG internationales et d’acteurs locaux. Le gouverneur intérimaire du Sud-Kivu lui-même a reconnu l’ingérence des milices dans l’administration fiscale, soulignant une perte de contrôle de l’État sur ses fonctions régaliennes.
Ethnicisation du conflit et dérives sécuritaires
L’hostilité croissante envers les Banyamulenge ravive les fractures communautaires dans la région. Le conflit oppose désormais des groupes armés structurés selon des lignes ethniques, comme les milices Maï Maï (Babembe, Bafuliru, Banyiundu) ou les groupes Twirwaneho et Ngumino (Banyamulenge), parfois alliés au M23. La disparition de la mission onusienne MONUSCO dans la province depuis juin 2024 a laissé un vide sécuritaire que les milices ont rempli, sans contrôle, au détriment des civils.
Réformes attendues, justice absente
Les appels à la réforme du secteur de la sécurité, à la démobilisation des milices et à la création d’un mécanisme judiciaire international se heurtent à une impunité persistante. Kinshasa doit urgemment réaffirmer sa souveraineté par l’État de droit, non par la délégation de la violence à des groupes incontrôlés.
Le soutien aveugle à la coalition Wazalendo ne garantit ni la paix ni la sécurité : il alimente une nouvelle guerre dans une région marquée par des décennies de conflits. La justice pour les victimes, la fin des soutiens officiels aux milices, et un processus de désarmement crédible restent les conditions minimales pour enrayer la chute vers l’abîme.
La Rédaction

