Symbole d’une piété ancrée dans la tradition islamique ouest-africaine, les daaras – écoles coraniques – sont au cœur d’un paradoxe sénégalais. Lieu d’enseignement sacré pour les uns, foyer d’exploitation pour les autres, ils accueillent des milliers d’enfants talibés, souvent livrés à eux-mêmes dans les rues. Entre respect de la foi et urgence des droits humains, le Sénégal cherche encore l’équilibre.
Une institution religieuse profondément enracinée
Nés dans les sociétés précoloniales et renforcés par l’islam soufi, les daaras constituent, au Sénégal, un pilier de l’enseignement religieux. Dirigés par un maître coranique – le serigne ou marabout – ces établissements accueillent des talibés, enfants initiés au Coran, qui apprennent par la récitation orale, souvent sur des tablettes en bois recouvertes d’encre végétale.
Jadis respectés pour leur rôle éducatif et spirituel, les daaras ont transmis, au fil des siècles, un savoir islamique reconnu dans tout le monde musulman. Ils forment encore aujourd’hui l’une des structures les plus influentes dans l’organisation religieuse et sociale sénégalaise, notamment au sein des confréries comme les Mourides ou les Tidjanes.
Une réalité dégradée pour des milliers d’enfants
Mais cette image de dévotion cache une réalité plus sombre. Dans les grandes villes comme Dakar, Saint-Louis ou Touba, des milliers d’enfants talibés errent dans les rues, en haillons, tendant la main pour mendier de quoi satisfaire le quota imposé par certains maîtres. La mendicité, censée enseigner l’humilité, devient une exigence quotidienne, parfois accompagnée de violences physiques en cas d’échec.
Selon Human Rights Watch, au moins 100 000 enfants vivaient dans des daaras en 2020, dont une grande majorité étaient soumis à la mendicité forcée. Privés de soins, d’hygiène, d’affection et d’instruction moderne, ces enfants – parfois envoyés de régions rurales ou de pays voisins – survivent dans un système largement échappant au contrôle de l’État.
Réformer sans heurter la foi : un défi politique et religieux
Face aux abus, les autorités sénégalaises tentent depuis une décennie de moderniser les daaras : programme de construction d’écoles coraniques publiques, intégration de matières générales (mathématiques, français, sciences), encadrement des pratiques religieuses, et surtout interdiction de la mendicité organisée.
Mais la réforme est délicate. Le pouvoir politique doit composer avec l’influence massive des confréries et des réseaux religieux traditionnels. Toute initiative jugée trop intrusive est perçue comme une menace contre l’islam sénégalais. Pourtant, plusieurs marabouts progressistes, conscients des dérives, soutiennent une modernisation encadrée, respectueuse de la foi et des droits de l’enfant.
Des voix s’élèvent pour un islam protecteur des enfants
De plus en plus d’associations locales, de chefs religieux éclairés et d’organisations internationales plaident pour une réforme structurelle des daaras. L’objectif n’est pas de détruire une institution précieuse, mais de sauver sa légitimité en réconciliant spiritualité et dignité humaine.
Pour que le talibé d’aujourd’hui ne soit plus un enfant oublié mais un élève respecté, il faudra que le Sénégal ose affronter ce dilemme moral : peut-on défendre la religion sans trahir l’enfance ?
La Rédaction

