La Commission nationale des droits de l’homme (CNDH) du Togo a ravivé un débat crucial sur une pratique judiciaire de plus en plus décriée : la détention préventive. Lors d’un forum organisé le 9 mai à Lomé, magistrats, avocats et acteurs de la société civile ont confronté leurs regards sur ce mécanisme, qualifié de « dysfonctionnement systémique » par la CNDH. Selon l’institution, plus d’un détenu sur deux serait incarcéré sans jugement définitif — un chiffre qui traduit les graves insuffisances du système pénal togolais.
Une logique héritée du colonialisme, prolongée par l’inaction
Me Kwao Ohini Sanvee, président de la CNDH, dénonce une « culture de la détention préventive » profondément enracinée, alimentée par des infrastructures vétustes héritées de l’époque coloniale. « Ces lieux, pensés pour une autre époque, sont devenus des foyers de surpopulation carcérale et de violations massives des droits fondamentaux », a-t-il alerté. Ce recours excessif à une mesure censée être exceptionnelle finit par pervertir la logique judiciaire : il fait de la détention préventive une peine de fait, piétinant la présomption d’innocence.
Une urgence judiciaire qui vire à la crise humanitaire
Derrière les statistiques, ce sont des drames humains qui se jouent : familles disloquées, trajectoires brisées, et conditions de détention dégradantes. La CNDH met en garde contre le cercle vicieux qui lie détention prolongée, engorgement des tribunaux et lenteur des procédures. Certains avocats pointent du doigt le manque de moyens dans les juridictions, tandis que des magistrats évoquent les pressions sociales et sécuritaires qui influencent leurs décisions. Mais tous s’accordent sur un point : le statu quo n’est plus tenable.
Des réformes urgentes, mais encore timides
Face à ce constat alarmant, la CNDH plaide pour une réforme en profondeur du code de procédure pénale : plafonnement strict des durées de détention provisoire, généralisation du contrôle judiciaire, renforcement des libertés conditionnelles. Ces propositions rejoignent un courant plus large en Afrique de l’Ouest, où le Sénégal ou le Burkina Faso tentent, eux aussi, de remettre à niveau leur justice pénale. Pour le Togo, cette réforme constitue un test décisif : peut-on concilier sécurité publique et respect des engagements internationaux en matière de droits humains ?
Alors que le gouvernement togolais affiche sa volonté de renforcer l’État de droit, la question de la détention préventive devient un indicateur clé. C’est un défi à la fois éthique, judiciaire et logistique : sortir d’une logique répressive sans fragiliser l’équilibre social et sécuritaire. Pour cela, il faudra plus qu’un forum — une volonté politique claire, des ressources et une réforme structurelle.
La Rédaction

