Le musée du Quai Branly à Paris rouvre les tiroirs de l’histoire. Près de 46 000 objets africains, acquis durant la colonisation, sont désormais passés au crible d’une enquête inédite, visant à en retracer la provenance. Derrière cette initiative, une volonté de répondre à la pression croissante pour la restitution d’œuvres arrachées aux pays africains.
Depuis 2019, le musée du Quai Branly-Jacques Chirac mène un travail de fond sur l’origine de ses collections africaines. Un chantier délicat, tant il oblige à revisiter les conditions d’acquisition souvent violentes, parfois frauduleuses, de milliers d’objets culturels. Environ 46 000 pièces africaines sur les 72 000 conservées par le musée font aujourd’hui l’objet d’une enquête approfondie, menée en collaboration avec des chercheurs africains. Deux postes à temps plein y sont désormais dédiés.
Une contre-enquête sur une mission coloniale
Au cœur de cette dynamique, l’exposition « Mission Dakar-Djibouti (1931-1933), contre-enquêtes », inaugurée le 15 avril, jette une lumière crue sur l’une des expéditions ethnographiques les plus emblématiques — et les plus controversées — du XXe siècle. Dirigée par l’ethnologue Marcel Griaule, accompagnée notamment par l’écrivain Michel Leiris, cette mission, qui a sillonné quatorze pays africains, a collecté environ 3 600 objets aujourd’hui exposés au musée. Derrière la façade scientifique, un pillage systématique du patrimoine culturel africain.
Dans son journal, Leiris n’hésite pas à employer le mot “rapt” pour décrire la saisie, au Mali, d’objets rituels comme un “boli” (fétiche), un masque zoomorphe et une tunique de plumes, tous volés malgré l’opposition des chefs traditionnels. Le contexte colonial a joué un rôle clé : la mission a bénéficié du soutien logistique des autorités françaises, et de l’aide de guides ou de porteurs soumis au travail forcé. Cette exposition revisite ces épisodes avec un nouveau regard, en intégrant des témoignages locaux et les analyses de chercheurs africains.
Restituer, mais à quel rythme ?
À ce jour, une dizaine de pays africains ont officiellement demandé à la France de restituer certaines œuvres. Le Mali, par exemple, a pu identifier 81 objets correspondant aux critères de restitution grâce à ce travail d’archives. Trente autres sont encore en cours d’examen.
Mais le processus reste entravé par un obstacle juridique : en France, les collections publiques sont inaliénables. Une restitution nécessite donc une loi spécifique. En 2020, une première loi a autorisé la restitution de 26 œuvres au Bénin et d’un sabre à Dakar. La Côte d’Ivoire, qui réclame 148 objets, espère désormais faire reconnaître la propriété du tambour parleur Djidji Ayokwe, actuellement prêté par la France.
Pour contourner ces blocages, le président Emmanuel Macron s’était engagé à adopter une loi-cadre facilitant les restitutions. Ce texte, pourtant adopté pour les restes humains et les biens spoliés par les nazis, reste aujourd’hui en suspens pour les objets coloniaux.
Redonner un nom, une histoire, une voix
Ce travail de mémoire ne se limite pas aux objets. L’exposition rend aussi justice à des figures oubliées : interprètes, prêtres, femmes exciseuses ou simples porteurs, tous essentiels mais relégués dans l’ombre. La mission Dakar-Djibouti, censée être humaniste et antiraciste, a souvent nié la parole des populations locales tout en exploitant leur savoir.
Les organisateurs de l’exposition insistent : il ne s’agit pas simplement de juger le passé, mais d’en interroger les récits dominants. En restituant des objets, la France restitue aussi des fragments de mémoire. Et en acceptant de rouvrir les archives, elle amorce un geste de reconnaissance, encore inachevé.
La Rédaction

