Ce jeudi, la Cour internationale de justice (CIJ) entame l’examen d’une plainte historique : celle du Soudan contre les Émirats arabes unis, accusés de « complicité de génocide » dans la région meurtrie du Darfour. En ligne de mire : le rôle présumé d’Abou Dhabi dans le soutien aux Forces de soutien rapide (FSR), milice paramilitaire accusée de massacres à grande échelle.
Un soutien militaire, logistique et financier dénoncé
Dans une requête déposée le 4 mars, Khartoum affirme que les Émirats ont apporté une aide directe aux FSR, les redoutables troupes du général Mohamed Hamdan Dagalo, alias Hemetti. Cette aide aurait pris la forme de financements, de livraisons d’armes, d’équipements militaires et même de formation de combattants. Selon les autorités soudanaises, ces soutiens ont rendu possible l’un des pires massacres perpétrés au Darfour depuis le début du conflit.
Le cœur de l’accusation repose sur les événements de 2023 à El-Geneina, dans l’ouest du Darfour. Entre 10.000 et 15.000 personnes, pour la plupart issues de l’ethnie Massalit, y ont été tuées par les FSR, selon les Nations unies. Pour Khartoum, il s’agit d’un génocide rendu possible par « l’appui direct » des Émirats arabes unis.
Des livraisons d’armes confirmées par plusieurs sources
L’accusation soudanaise s’appuie aussi sur des rapports d’experts onusiens qui jugent « crédibles » les informations selon lesquelles Abou Dhabi aurait utilisé l’aéroport d’Amdjarass, au Tchad, pour livrer des armes aux FSR. En janvier 2025, des parlementaires américains ont eux aussi affirmé que ces livraisons se poursuivaient, malgré les menaces de Washington de suspendre certaines ventes d’armes aux Émirats.
En vertu de la Convention de 1948 sur la prévention et la répression du crime de génocide, à laquelle les deux États sont parties, Khartoum demande à la CIJ de reconnaître la responsabilité des Émirats et de les condamner à verser des réparations.
Les Émirats contre-attaquent : une plainte « cynique » et « infondée »
Face à ces accusations, Abou Dhabi nie catégoriquement toute implication et accuse Khartoum d’instrumentaliser la justice internationale. Le gouvernement émirati qualifie la plainte de « coup de communication cynique » destiné à détourner l’attention des responsabilités internes du Soudan. Il demande à la CIJ de rejeter la requête pour absence de compétence.
C’est là l’un des enjeux cruciaux de cette procédure : les Émirats, bien qu’ayant signé la Convention de 1948, n’ont jamais reconnu la compétence obligatoire de la CIJ pour les différends relatifs à ce traité. Khartoum, de son côté, soutient que cette réserve n’a aucune valeur juridique et qu’autoriser un État à s’exonérer de ses obligations reviendrait à priver la Convention de toute efficacité.
Une justice sans bras armé
Même si la CIJ tranche en faveur du Soudan, la portée réelle d’une telle décision reste incertaine. Ses arrêts sont juridiquement contraignants, mais dépourvus de mécanismes d’exécution. En 2022, la Cour avait ordonné à la Russie de cesser ses opérations militaires en Ukraine sans effet concret. À moins d’un soutien diplomatique massif, un jugement favorable à Khartoum pourrait donc n’être qu’un avertissement symbolique.
Ce procès, inédit par son intensité diplomatique, expose la face cachée des conflits régionaux africains et les jeux d’influence des puissances du Golfe. Si les juges de La Haye reconnaissent la complicité des Émirats dans les crimes du Darfour, ce serait une première mondiale et un précédent lourd de conséquences. Mais dans l’arène feutrée de la justice internationale, la vérité se joue souvent à huis clos, entre subtilités juridiques et luttes d’influence.
La Rédaction

