La transhumance, pilier du pastoralisme africain, vacille sous l’effet du réchauffement climatique. Jadis harmonieuse, la migration saisonnière des éleveurs et de leurs troupeaux se heurte désormais à une réalité implacable : terres épuisées, pâturages qui se raréfient, sources taries et conflits exacerbés. Alors que les équilibres traditionnels s’effondrent, une question se pose : que deviendront ces bergers qui ont façonné le paysage africain depuis des siècles ?
Un bouleversement climatique qui redessine les routes ancestrales
Depuis des siècles, la transhumance repose sur une logique immuable : durant la saison sèche, les troupeaux quittent les zones arides pour rejoindre des pâturages plus verts, puis reviennent lorsque les premières pluies régénèrent les terres. Ce fragile équilibre est aujourd’hui brisé par le réchauffement climatique.
Au Niger, les mares et points d’eau s’assèchent plus tôt dans l’année, obligeant les éleveurs à précipiter leur départ vers des terres parfois hostiles. La conséquence est dramatique : les troupeaux arrivent épuisés, la mortalité du bétail explose et les éleveurs, privés de leurs ressources, sombrent dans une précarité grandissante.
Au Burkina Faso, la durée des saisons des pluies s’est réduite, entraînant un appauvrissement des pâturages. Résultat : les éleveurs doivent parcourir de plus grandes distances et entrent de plus en plus souvent en conflit avec des agriculteurs sédentaires. Autrefois complémentaires, les deux modes de vie deviennent sources de tensions.
Dans le Sahel, où les températures augmentent 1,5 fois plus vite que la moyenne mondiale, les terres autrefois fertiles deviennent incultivables. Le désert avance, engloutissant les pâturages et réduisant encore davantage les zones de transhumance.
Un défi croissant au Togo
Le Togo n’échappe pas à cette transformation brutale. Dans le nord du pays, notamment dans les régions de la Kara et des Savanes, la transhumance est de plus en plus difficile. La réduction des espaces pastoraux et la raréfaction des points d’eau obligent les éleveurs à modifier leurs itinéraires traditionnels, accentuant les tensions avec les agriculteurs sédentaires.
Les périodes de transhumance, qui étaient autrefois bien définies, deviennent plus imprévisibles, provoquant une cohabitation difficile avec les cultivateurs. Certains éleveurs se voient contraints de s’installer temporairement dans des zones où les ressources sont insuffisantes, fragilisant leurs troupeaux. Face à cette crise, des initiatives locales visent à sécuriser les parcours pastoraux et à améliorer l’accès à l’eau, mais ces efforts restent limités face à l’ampleur du problème.
Des conflits en constante aggravation
À mesure que les ressources s’amenuisent, la cohabitation entre éleveurs et agriculteurs devient explosive.
Au Nigeria, le nord du pays est le théâtre d’affrontements sanglants entre éleveurs peuls et cultivateurs sédentaires. Ce qui était autrefois des tensions isolées se transforme en conflits organisés, exacerbés par la prolifération des armes et l’insécurité ambiante. Dans certains cas, ces affrontements sont récupérés par des groupes armés, aggravant la situation.
Dans la région du Lac Tchad, la sécheresse a contraint les transhumants à s’aventurer dans des zones contrôlées par Boko Haram et d’autres factions. Certains sont dépouillés de leur bétail, d’autres enrôlés de force dans des groupes armés. L’insécurité rend impossible l’accès aux pâturages, créant un cercle vicieux de précarité et de violence.
Même dans des pays où la transhumance était relativement paisible, comme le Sénégal, on observe une montée des tensions. La pression foncière pousse les agriculteurs à occuper des zones traditionnellement réservées aux éleveurs, déclenchant des heurts parfois meurtriers.
L’adaptation : une nécessité pour éviter la disparition
Face à cette crise, des initiatives voient le jour pour tenter de sauver la transhumance.
Dans plusieurs pays du Sahel, des couloirs pastoraux sécurisés sont mis en place pour permettre aux éleveurs de traverser les territoires agricoles sans conflits. Ces couloirs balisés garantissent un accès aux points d’eau et réduisent les affrontements avec les agriculteurs.
La création de forages et de retenues d’eau vise à stabiliser les ressources hydriques et éviter des déplacements forcés précoces. Au Sénégal et au Mali, des bassins d’eau artificiels sont creusés pour permettre aux éleveurs de sédentariser une partie de leur bétail.
Dans certaines régions, des techniques de régénération des sols sont mises en place pour revitaliser les pâturages. L’agroécologie, avec la plantation d’espèces résistantes à la sécheresse, est testée pour restaurer des zones dégradées.
Enfin, des initiatives de médiation entre éleveurs et agriculteurs voient le jour. Des conseils locaux sont mis en place pour organiser les calendriers de transhumance et limiter les conflits liés à l’utilisation des terres.
Transhumance et réchauffement climatique : un avenir incertain
La transhumance est bien plus qu’un mode de vie, c’est un pan essentiel de l’économie et de la culture africaine. Elle permet de nourrir des millions de personnes et d’exploiter des terres autrement impropres à l’agriculture. Pourtant, sans une action climatique forte, elle pourrait disparaître dans les décennies à venir.
Si le réchauffement climatique continue sa course, si les tensions foncières ne sont pas apaisées, si les éleveurs ne sont pas soutenus dans leur adaptation, alors bientôt, ils n’auront plus de routes à emprunter. Et avec eux, c’est un savoir-faire ancestral qui s’éteindra.
La Rédaction

