Lagos, moteur économique du Nigeria, est paradoxalement le lieu où se trouvent certains des bidonvilles les plus dévastés du pays. Bien que l’État soit un centre financier et commercial majeur, de nombreux habitants vivent dans des conditions de grande précarité, avec un accès limité aux ressources de base telles que la nourriture, l’eau, le logement, les soins de santé et l’éducation.
La pauvreté dans ces bidonvilles ne se résume pas à un manque d’argent, mais s’étend à de nombreux autres aspects de la vie quotidienne. Pourtant, l’approche traditionnelle pour mesurer cette pauvreté se base principalement sur des critères financiers, déterminant la pauvreté par des seuils de revenu. Cependant, une telle méthode ignore d’autres formes de privation, telles que l’inaccessibilité à l’éducation, aux soins de santé, à l’eau potable et à des conditions de vie décentes.
Une approche plus complète, qui intègre la pauvreté sous ses multiples dimensions, est nécessaire pour cerner véritablement les défis auxquels sont confrontés les habitants des bidonvilles. La pauvreté multidimensionnelle permet d’analyser de manière plus holistique les privations subies, en tenant compte de différents aspects de la vie, et non seulement du revenu.
Dans le cadre d’une étude menée sur la pauvreté dans l’État de Lagos, un groupe d’économistes et moi-même avons utilisé un modèle mathématique fondé sur l’approche des ensembles flous, développée dans les années 1990. Contrairement à l’approche monétaire traditionnelle, cette méthode reconnaît que la pauvreté n’est pas une réalité binaire, mais qu’elle se situe sur un spectre, influencé par divers niveaux de privation dans plusieurs domaines.
L’étude a révélé des disparités frappantes en matière de pauvreté dans différents bidonvilles de l’État de Lagos. Nous avons ciblé cinq grands bidonvilles : Makoko, Iwaya, Ilaje, Ijora Badia et Amukoko. L’échantillon comprenait 400 répondants, bien que cette taille d’échantillon limite la possibilité de généraliser les résultats à d’autres zones avec des caractéristiques différentes.
Les résultats ont mis en lumière des différences marquées dans les niveaux de pauvreté, le score le plus élevé étant observé à Makoko et Iwaya, où la pauvreté est extrême, avec des indices supérieurs à 0,50. En revanche, Amukoko a montré des indices de pauvreté plus faibles, suggérant des conditions de vie relativement meilleures.
Les quartiers de Makoko et Iwaya se distinguent particulièrement par des privations sévères dans des domaines essentiels comme l’éducation, l’assainissement et la nutrition. Makoko, situé en bord de mer, souffre de logements précaires et d’infrastructures déficientes, ce qui aggrave la vulnérabilité de ses habitants. Iwaya rencontre des difficultés similaires en matière d’accès à l’éducation et à la santé, contribuant à son classement parmi les zones les plus touchées.
Parmi les dimensions mesurées, l’éducation est le domaine le plus marqué par la privation, particulièrement à Makoko et Iwaya, où le taux de scolarisation reste faible malgré quelques améliorations. Le deuxième domaine critique est le niveau de vie, où des problèmes d’assainissement sont également présents, surtout à Makoko et Iwaya, avec un accès limité à l’eau potable et des infrastructures sanitaires inadéquates. Enfin, la santé représente une autre grande privation, avec des taux de mortalité élevés dus à des maladies non soignées et une nutrition insuffisante.
L’étude recommande plusieurs actions pour atténuer ces privations. Il est essentiel de prioriser l’éducation, avec des programmes visant à améliorer l’accès à des écoles de qualité, des bourses d’études et des initiatives d’alphabétisation pour adultes. De plus, des efforts considérables doivent être faits pour améliorer l’assainissement dans des quartiers comme Makoko et Iwaya, en rénovant les infrastructures et en assurant un meilleur accès à l’eau potable.
Les politiques doivent prendre en compte les spécificités locales des bidonvilles. Les communautés comme Makoko et Iwaya nécessitent des interventions plus ambitieuses en raison de la gravité de leurs privations, tandis que d’autres, comme Ilaje et Ijora Badia, bien qu’approchant du seuil de pauvreté extrême, pourraient bénéficier de mesures préventives.
L’utilisation de données détaillées permettra de mieux cibler les efforts et de concevoir des politiques adaptées à chaque situation. Ainsi, une approche nuancée et ciblée pourrait offrir aux habitants des bidonvilles de Lagos une véritable chance d’améliorer leur quotidien.
La Rédaction

