La légalisation de certains types de cannabis au Maroc, entrée en vigueur en mars 2021, a plongé une industrie séculaire dans une dynamique nouvelle. Hamid Hssisen, un cultivateur de cannabis de 32 ans, fait partie d’une lignée de producteurs marocains. Pour lui, la récolte d’octobre 2023 est marquée par une première : son produit est désormais légal.
Originaire de Bab Berred, un petit village des montagnes du Rif, Hssisen vit dans l’une des régions les plus pauvres du Maroc, où les agriculteurs cultivent du cannabis illicite depuis des générations. Le Maroc est renommé pour son kif, un cannabis finement haché mélangé à du tabac, fumé dans une longue pipe ou roulé en joint. Bien que le kif soit encore illégal à des fins récréatives, le pays a légalisé le cannabis pour des usages médicinaux, industriels et cosmétiques, créant même une agence de régulation pour superviser sa production. En avril 2022, un logo représentant une feuille de marijuana verte encadrée d’un emblème rouge, évoquant le drapeau du pays, a été présenté pour les produits de cannabis approuvés.
L’objectif du royaume est de réduire le trafic de drogue et de formaliser une industrie du cannabis qui a produit environ 900 tonnes de résine en 2022. Le Maroc est l’un des principaux producteurs mondiaux de cannabis, dont une grande partie est discrètement acheminée vers l’Europe par voie terrestre et maritime.
Cependant, le principal défi pour l’État réside dans l’intégration de son armée de cultivateurs, comme Hssisen. Cela ne s’avère pas facile. Les agriculteurs doivent enregistrer leurs exploitations et collaborer avec des entreprises pharmaceutiques pour utiliser légalement leurs récoltes, ce qui implique de suivre de nouvelles réglementations et de payer des taxes.
D’après les dernières estimations du ministère de l’Intérieur, environ 760 000 Marocains, soit plus de 2 % de la population, dépendent de la production de cannabis pour vivre, principalement dans la région sous-développée du Rif, historiquement connue pour ses révoltes alimentées par la marginalisation de la zone.
Beaucoup d’agriculteurs sont méfiants à l’égard de l’État, redoutant que leurs bénéfices n’échappent au profit des laboratoires et des multinationales. Mohammed Amjirir, un agriculteur sexagénaire d’Al Hoceima, exprime ses craintes : « Ce que je crains, c’est que les profits reviennent à l’État, aux laboratoires, aux multinationales, et que nous restions sur le carreau. »
Malgré ces préoccupations, Hssisen a décidé d’embrasser ce changement. Il s’est associé à une entreprise à Tanger qui utilise le cannabis pour produire des produits pharmaceutiques. Il dirige également la Coopérative Ben Amr pour la Légalisation du Cannabis. « Nous cultivons du Beldyia, une variété qui n’a pas besoin d’irrigation. Actuellement, nous avons presque 14 hectares cultivés et employons 15 petits agriculteurs, » précise Hssisen.
Les agriculteurs étaient initialement hésitants à se conformer aux nouvelles procédures par crainte d’une interdiction de culture. Mais en voyant les résultats positifs d’autres coopératives, leur optimisme a commencé à croître.
La culture du cannabis est généralement plantée en avril et mai, et récoltée en septembre et octobre. En 2023, la première récolte légale du Maroc a rapporté 294 tonnes, et cette année, la production est attendue beaucoup plus élevée, avec près de 2 700 hectares cultivés en cannabis légal, selon le régulateur. En comparaison, environ 55 000 hectares étaient cultivés illégalement en 2019, les dernières données disponibles.
Cependant, même parmi les agriculteurs désireux de se conformer, le processus de légalisation présente des obstacles. Les cultivateurs doivent prouver la propriété de leurs terres pour obtenir une licence, mais beaucoup affirment que leur terrain est hérité et qu’il n’existe tout simplement aucune documentation.
Pour certains, la vente du cannabis illicite demeure plus lucrative. Mais un avantage clé de la légalisation est qu’elle offre aux agriculteurs une protection légale, explique Driss Anouar Boutazamat, chercheur en cannabis à l’Université Sultan Moulay Slimane Béni Mellal. « Ils sont désormais reconnus légalement et ne sont plus contraints d’opérer dans l’ombre. Ce changement est significatif, surtout avec le pardon royal accordé aux agriculteurs qui, pendant des années, ont vécu dans la peur d’arrestation et n’ont pas pu commercer librement. »
Ainsi, le Maroc, en entrant dans une nouvelle ère de régulation du cannabis, espère transformer une culture illicite en une industrie florissante, tout en surmontant les défis liés à la transition pour ses cultivateurs.
La Rédaction

