Face à l’explosion de la consommation de drogues, d’alcool et de médicaments détournés, les acteurs de terrain tirent la sonnette d’alarme. Ce qui était autrefois perçu comme une déviance marginale s’impose désormais comme une crise majeure de santé mentale.
Lomé — Ce n’est plus un simple phénomène de société, c’est un défi structurel de santé publique. Au Togo, la consommation de substances psychoactives gagne du terrain et s’enracine au cœur du tissu social. Le constat, alarmant, a été dressé par Mme Akoura Kama-Djonna, vice-présidente de l’ONG RAPAA (Recherche action prévention accompagnement des addictions), lors des « Rendez-vous du REMAPSEN », une initiative portée par la branche togolaise du Réseau des médias africains pour la promotion de la santé et de l’environnement.
« Aujourd’hui, l’addiction aux substances psychoactives a muté en une véritable crise de santé mentale. Elle transcende toutes les barrières sociales et frappe de plein fouet notre jeunesse », a-t-elle alerté.
Cette spirale inflationniste s’explique par une équation redoutable : une accessibilité accrue, une diversification des produits (stupéfiants illicites, alcool frelaté, détournement de produits pharmaceutiques) et des coûts dérisoires. Cette démocratisation du risque a banalisé l’usage, élargissant de manière inédite le profil des consommateurs.
Une onde de choc mondiale, un ancrage local
Le Togo n’évolue pas en vase clos. À l’échelle internationale, l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) estime à près de 36 millions le nombre de personnes souffrant de troubles liés à la toxicomanie. En Afrique, cette dynamique est catalysée par des variables socio-économiques anxiogènes : chômage endémique des jeunes, précarité systémique et porosité des marchés.
Au niveau national, les indicateurs épidémiologiques de l’enquête STEPS 2021 révèlent que 5 % de la population globale consomme du tabac fumé. La prévalence est de 10 % chez les hommes contre 0,4 % chez les femmes, avec une concentration notable dans la tranche d’âge des 30-44 ans.
Plus préoccupant encore, la vulnérabilité des plus jeunes est documentée par l’Enquête mondiale sur le tabagisme (GYTS 2019) : 5,9 % des adolescents (garçons de 13 à 15 ans) sont déjà exposés au tabac. À cela s’ajoute le tabagisme passif, qui touche 12,9 % des jeunes au domicile et 17,6 % dans les espaces publics.
Le piège de la dépendance : de l’usage à la chronicité
Pour la RAPAA, l’enjeu réside dans la compréhension des mécanismes de l’addiction. La transition de la consommation occasionnelle à la dépendance s’opère souvent de manière progressive et silencieuse.
« Initier une consommation est un geste simple, mais s’affranchir de la dépendance s’apparente à un parcours du combattant », rappelle Mme Kama-Djonna, soulignant le caractère chronique et récidivant des addictions.
Depuis sa création en 2013, la RAPAA agit sur plusieurs fronts : recherche, prévention et accompagnement des personnes dépendantes. L’organisation mène également un plaidoyer actif pour renforcer les politiques publiques de lutte contre les addictions et améliorer la prise en charge.
Briser l’isolement : l’urgence d’une riposte collective
À l’approche des vacances scolaires, période de vulnérabilité accrue, la responsable appelle à une implication renforcée des familles. Elle insiste sur la nécessité d’encadrer les jeunes et de les orienter vers des activités structurées afin de limiter les risques d’exposition.
Elle encourage également les familles confrontées à des cas de dépendance à recourir aux structures spécialisées, plutôt que d’adopter des attitudes d’isolement.
La lutte contre les addictions nécessite toutefois une réponse globale associant professionnels de santé, autorités publiques et organisations de la société civile. L’objectif est de fluidifier les parcours de prise en charge et d’améliorer l’accès aux soins.
Elle met également en garde contre la stigmatisation sociale, qu’elle qualifie de « double peine », en ce qu’elle aggrave l’isolement et freine la réinsertion des personnes concernées.
Vers une stratégie holistique
Les substances psychoactives regroupent plusieurs catégories selon leurs effets sur le système nerveux central : dépresseurs (alcool, opioïdes), stimulants (cocaïne, amphétamines) et perturbateurs (cannabis).
Face à cette diversité, les acteurs de santé publique appellent à une réponse globale combinant prévention, sensibilisation, accompagnement médical et prise en charge psychosociale, afin de freiner une crise silencieuse qui fragilise durablement le capital humain du pays.
La Rédaction

