Depuis le lundi 20 avril, le Salvador est le théâtre d’un procès hors norme. Pas moins de 486 personnes, accusées d’appartenir au gang Mara Salvatrucha (MS-13), comparaissent simultanément devant la justice. Parmi elles, 22 figures présentées comme des chefs historiques de l’organisation criminelle. Une procédure collective d’une ampleur exceptionnelle, à la mesure de la stratégie sécuritaire déployée par le président Nayib Bukele.
Présent lors d’une partie des audiences, le chef de l’État a lui-même établi un parallèle avec le procès de Nuremberg, évoquant une réponse judiciaire à la hauteur des crimes reprochés. Une comparaison lourde de sens, qui traduit l’ambition du pouvoir : inscrire cette procédure dans une logique historique de justice face à une violence systémique.
Une justice de masse face à une violence structurelle
Les accusés sont poursuivis pour leur implication présumée dans près de 29 000 assassinats, dont certains commis lors d’épisodes de violence extrême ayant marqué durablement le pays. Pour le parquet, la MS-13 ne se résume pas à une organisation criminelle classique, mais à un véritable « conglomérat criminel », structuré autour de décisions collectives.
Cette approche justifie, selon les autorités, le recours à un procès groupé. Juger individuellement chaque affaire prendrait des années dans un pays longtemps submergé par la violence des gangs. Le sociologue salvadorien Oscar Martinez Peniate défend cette logique : dans un système où les décisions étaient prises collectivement, la réponse judiciaire doit l’être également.
L’efficacité contre l’État de droit ?
Mais cette démonstration de force judiciaire suscite de vives critiques. Des organisations de défense des droits humains dénoncent une justice expéditive, rendue possible par l’état d’exception en vigueur depuis près de quatre ans.
Selon Antonio Palacio, fondateur de Socorro Jurídico Humanitario, le problème réside dans l’interprétation extensive de la notion de complicité. Des individus auraient été poursuivis sans distinction claire entre participation volontaire et contrainte. L’exemple du chauffeur de taxi forcé par un membre de gang à collaborer illustre, selon lui, les dérives possibles d’un système judiciaire sous pression.
Un modèle sécuritaire sous tension
Depuis l’instauration de l’état d’exception, environ 91 000 personnes ont été arrêtées. Le président Nayib Bukele lui-même a reconnu que des innocents figuraient parmi les détenus, sans pour autant remettre en cause la stratégie globale.
Cette politique a permis une chute spectaculaire des homicides, transformant l’image du Salvador, autrefois considéré comme l’un des pays les plus violents au monde. Mais elle repose sur un équilibre fragile : celui entre sécurité retrouvée et respect des garanties fondamentales.
Un tournant judiciaire aux implications durables
Ce procès collectif pourrait marquer un tournant dans la manière dont les États confrontés à des violences extrêmes répondent judiciairement. Il pose une question centrale : jusqu’où peut-on adapter les règles de droit face à une criminalité organisée d’une telle ampleur ?
Entre efficacité revendiquée et inquiétudes sur les libertés, le Salvador expérimente une forme de justice d’exception. Reste à savoir si ce modèle pourra s’inscrire dans la durée sans éroder les fondements mêmes de l’État de droit.
La Rédaction

