Il y a plus de quatre mille ans, les villes de l’actuel Irak échangeaient avec celles de la vallée de l’Indus, au Pakistan et en Inde. Un petit sceau conservé au Louvre révèle l’un des métiers nécessaires à ces relations : celui d’interprète.
Shu-ilishu exerçait une activité assez importante pour la faire graver à côté de son nom. Son sceau le présente comme « l’interprète du pays de Meluhha ». Ce territoire mentionné dans les textes mésopotamiens correspond, selon l’identification généralement retenue, à la civilisation de l’Indus.
À la fin du troisième millénaire avant notre ère, deux grands foyers urbains entretiennent ainsi des relations à longue distance. À l’ouest, la Mésopotamie s’étend autour du Tigre et de l’Euphrate, principalement dans l’actuel Irak. Ses villes, comme Ur, possèdent des administrations qui écrivent sur des tablettes d’argile. À l’est, Harappa et Mohenjo-Daro, dans l’actuel Pakistan, comptent parmi les principales villes de la civilisation de l’Indus, dont l’apogée se situe entre environ 2600 et 1900 avant notre ère.
Les échanges passent notamment par le golfe Persique. Des matières précieuses circulent, dont la cornaline, une pierre rouge orangé utilisée pour fabriquer des perles. Mais acheminer des marchandises ne suffit pas : les partenaires doivent aussi pouvoir se comprendre.
Une identité gravée dans la pierre
Le sceau de Shu-ilishu mesure 2,9 centimètres de haut. Il s’agit d’un sceau-cylindre, une petite pierre gravée que l’on faisait rouler sur de l’argile humide pour y imprimer un dessin continu.
En Mésopotamie, ces objets permettaient notamment d’identifier une personne ou de marquer sa propriété. Leur empreinte pouvait figurer sur une tablette enregistrant une transaction ou sur l’argile fermant une jarre. Ils remplissaient certaines fonctions d’une signature ou d’un cachet. Nous ignorons toutefois comment Shu-ilishu utilisait le sien.
Conservé au Louvre sous le numéro AO 22310, son cylindre associe une scène religieuse à une inscription en akkadien, l’une des langues de la Mésopotamie. Le musée traduit celle-ci par : « Shilishu, l’interprète du (pays de) Meluhha ». Shilishu et Shu-ilishu sont deux transcriptions du même nom.
Sa fonction est donc explicitement écrite : elle ne résulte pas d’une interprétation des personnages représentés sur la pierre.
L’intermédiaire derrière les échanges
Les textes anciens et les objets retrouvés attestent des relations entre la Mésopotamie et l’Indus, directes ou passant par des intermédiaires. Une marchandise importée renseigne cependant davantage sur son déplacement que sur les discussions entourant son acquisition.
Le titre de Shu-ilishu éclaire cette dimension humaine. Expliquer une demande, discuter d’une livraison ou résoudre un désaccord sont des situations dans lesquelles un interprète pouvait intervenir. Ce sont des usages plausibles de sa compétence, sans être des épisodes documentés de sa vie.
Nous ne connaissons ni ses clients, ni sa rémunération, ni les langues exactes entre lesquelles il traduisait. Son nom akkadien ne permet pas davantage d’établir son origine. En revanche, inscrire sa fonction sur son sceau montre qu’elle comptait dans l’identité qu’il présentait aux autres.
Ce que l’objet permet d’affirmer
L’inscription a été réexaminée. Dans un article publié en 2006 par le Penn Museum, l’archéologue Gregory Possehl explique qu’une nouvelle empreinte du cylindre a permis à l’assyriologue Steve Tinney de confirmer la traduction.
La datation demeure moins précise. Le Louvre classe l’objet entre 2340 et 2200 avant notre ère, tandis que Possehl rapporte des attributions stylistiques plus tardives. Il convient donc de le situer largement à la fin du troisième millénaire.
Son lieu exact de découverte est également inconnu. Le sceau appartenait à la collection de Clercq, constituée au XIXe siècle par des achats auprès de marchands. L’attribution à la Babylonie donnée par le Louvre repose sur son style. Impossible de rattacher son propriétaire à un port ou à une maison de commerce déterminés.
Shu-ilishu ne peut donc être présenté comme un diplomate ou un voyageur ayant personnellement relié les deux régions. Son sceau atteste une compétence linguistique reconnue. Il rappelle que les échanges entre civilisations dépendaient aussi de personnes capables de rendre une demande compréhensible, de préciser un engagement et de permettre une entente.
La Rédaction
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