Avec Glory, NoViolet Bulawayo transforme l’histoire politique récente du Zimbabwe en une fable peuplée d’animaux. Derrière l’effondrement d’un vieux régime et les promesses d’un changement attendu, la romancière interroge la dictature, la propagande et la confiscation de l’espoir populaire.
Une voix majeure de la littérature zimbabwéenne
Née au Zimbabwe, NoViolet Bulawayo s’est imposée sur la scène littéraire internationale avec We Need New Names, son premier roman, finaliste du Man Booker Prize en 2013. Son œuvre aborde l’enfance, l’exil, les inégalités et les bouleversements politiques qui traversent son pays.
Publié en anglais en 2022, Glory est son deuxième roman. Le livre a figuré parmi les finalistes du Booker Prize la même année. Inspiré par le Zimbabwe, il dépasse cependant ce seul contexte pour examiner plus largement la manière dont les régimes autoritaires se maintiennent, s’effondrent et peuvent renaître sous d’autres visages.
La chute du Vieux Cheval
Avec Glory, NoViolet Bulawayo situe son récit dans le pays imaginaire de Jidada, « avec un da et encore un da ». Cette nation est dirigée depuis plusieurs décennies par le Vieux Cheval, chef vieillissant qui a transformé le pouvoir en propriété personnelle.
Autour de lui s’est formée une élite de ministres, de militaires et de courtisans qui entretiennent le culte du dirigeant. Sa longévité politique est présentée comme une preuve de grandeur, tandis que la pauvreté, la répression et les humiliations subies par la population sont dissimulées derrière les discours officiels.
Lorsque le Vieux Cheval est finalement renversé, les habitants croient à l’arrivée d’une ère nouvelle. Mais ceux qui prennent sa place appartiennent au même système. Le changement de dirigeant ne signifie donc pas nécessairement la fin de la tyrannie.
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Des animaux pour raconter le pouvoir
Tous les personnages du roman sont des animaux : chevaux, chiens, chèvres, ânes, chats, cochons ou oiseaux. Ce choix rappelle naturellement La Ferme des animaux de George Orwell, mais NoViolet Bulawayo construit une fable profondément ancrée dans les réalités politiques et culturelles du Zimbabwe.
L’animalisation permet de rendre les mécanismes du pouvoir immédiatement visibles. Le cheval incarne l’autorité, les chiens représentent les forces de répression et les autres espèces composent une société divisée par la peur, les privilèges et les rapports de domination.
Ce procédé ne simplifie pourtant pas le récit. Il lui donne au contraire une portée universelle. Jidada ressemble au Zimbabwe, mais aussi à toute société où le pouvoir se présente comme éternel, transforme la fidélité en soumission et exige que la population célèbre ceux qui l’oppriment.
La propagande et le culte du chef
Dans Glory, la dictature ne repose pas uniquement sur la force. Elle dépend aussi d’un langage destiné à déformer la réalité.
Les discours officiels répètent que le pays est prospère, que le dirigeant est aimé et que toute contestation vient d’ennemis extérieurs. Les cérémonies, les slogans et les médias construisent une image idéale du régime, sans rapport avec la vie quotidienne de la population.
Le ridicule occupe alors une place essentielle. NoViolet Bulawayo pousse les paroles du pouvoir jusqu’à l’absurde pour révéler leur violence. Le rire devient une manière de désacraliser les tyrans et de montrer que leur autorité repose en partie sur une mise en scène permanente.
Mais la satire reste sombre. Derrière les formules grotesques apparaissent les arrestations, les disparitions et les brutalités infligées à ceux qui refusent de se taire.
Destiny, le retour et la mémoire
Le roman ne se limite pas aux luttes menées au sommet de l’État. Il suit également Destiny, une jeune chèvre qui revient à Jidada après plusieurs années d’exil.
Son retour la confronte à une histoire familiale marquée par la violence politique. À travers elle, le récit quitte les palais et les cérémonies pour montrer les effets du régime sur les individus ordinaires.
Destiny découvre un pays où la peur et les traumatismes se transmettent d’une génération à l’autre. Sa présence permet aussi d’interroger la mémoire : comment raconter les crimes lorsque les responsables contrôlent encore les institutions et les récits officiels ?
La jeune femme incarne toutefois une possibilité de résistance. Retrouver les traces du passé devient une manière de refuser l’effacement et de rendre aux victimes leur place dans l’histoire.
Une révolution confisquée
L’un des thèmes centraux de Glory est la déception qui suit la chute d’un régime.
Les habitants de Jidada espèrent que le renversement du Vieux Cheval ouvrira une période de liberté. Pourtant, les nouveaux dirigeants conservent les mêmes méthodes, les mêmes réseaux et le même mépris pour la population.
NoViolet Bulawayo montre ainsi qu’une révolution peut être confisquée par ceux qui prétendent la conduire. Lorsque les structures de domination demeurent intactes, le départ d’un homme ne suffit pas à transformer le système.
Le roman interroge alors la responsabilité collective. La tyrannie repose sur les dirigeants, mais aussi sur les fonctionnaires, les propagandistes, les militaires et tous ceux qui choisissent le silence pour préserver leur position.
Avec Glory, NoViolet Bulawayo propose une satire politique puissante sur la chute d’une dictature et les illusions du changement. Le recours aux animaux donne au récit une dimension de fable, tout en conservant la violence et la complexité de l’histoire zimbabwéenne.
À travers le Vieux Cheval, ses successeurs et Destiny, la romancière décrit un pouvoir fondé sur la peur, la propagande et la confiscation de la mémoire. Elle montre surtout qu’un régime ne disparaît pas simplement parce que son dirigeant tombe.
Drôle, féroce et profondément politique, Glory rappelle que la liberté exige davantage qu’un changement de visage : elle suppose la transformation des institutions, des récits et des rapports de pouvoir.
La Rédaction
Références littéraires
- Glory de NoViolet Bulawayo — dictature, propagande et révolution confisquée
- We Need New Names de NoViolet Bulawayo — enfance, pauvreté et exil zimbabwéen
- La Ferme des animaux de George Orwell — fable politique et dérive autoritaire
- En attendant le vote des bêtes sauvages d’Ahmadou Kourouma — pouvoir, violence et satire des dictatures africaines

