Le roman de Maryse Condé reconfigure les procès de Salem en les transformant en espace de réappropriation narrative, où la figure de Tituba devient le point d’ancrage d’une mémoire féminine, noire et coloniale longtemps reléguée aux marges de l’histoire.
Une écriture majeure des mémoires caribéennes et postcoloniales
Maryse Condé, née en 1937 et décédée en 2024, occupe une place centrale dans la littérature francophone contemporaine. Son œuvre explore les héritages de l’esclavage, les dynamiques diasporiques et les mécanismes de domination qui structurent les récits coloniaux et postcoloniaux.
Publié en 1986, Moi, Tituba sorcière… Noire de Salem s’inscrit dans ce mouvement de réécriture critique de l’histoire, en redonnant une profondeur psychologique et narrative à une figure féminine réduite au silence par les archives officielles.
Réécriture historique et déplacement du regard
L’œuvre déconstruit les récits dominants des procès de Salem en déplaçant le point de vue vers une figure historiquement marginalisée. Tituba devient sujet de son propre récit, et non plus simple objet d’accusation.
Avec Moi, Tituba sorcière…, Maryse Condé propose une lecture structurée des mécanismes de stigmatisation religieuse et coloniale, en montrant comment les discours institutionnels fabriquent des figures de culpabilité sociale.
Procès de Salem et logique du bouc émissaire
Le roman prend appui sur les procès de Salem pour interroger la fabrication sociale de la “sorcière” comme figure d’exclusion. La peur collective, articulée aux structures religieuses puritaines, devient un instrument de contrôle.
Cette dynamique révèle les logiques d’accusation qui traversent les sociétés coloniales, où la différence raciale et sociale devient facteur de condamnation.
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Une écriture fragmentée de la mémoire
Le récit adopte une structure non linéaire, où mémoire intime, reconstruction historique et imaginaire romanesque s’entrelacent. Cette fragmentation reproduit la discontinuité des archives coloniales et des vies réduites au silence.
Elle permet également de restituer une parole éclatée, mais persistante.
Corps féminin, domination et résistance
Le corps de Tituba est au centre d’un système de domination multiple : esclavage, patriarcat et violence religieuse. Pourtant, il devient également un espace de résistance symbolique et de survie narrative.
Le roman explore ainsi la tension entre dépossession et affirmation de soi.
Réappropriation de la parole et puissance du récit
L’écriture de Condé repose sur un geste fondamental : restituer une voix à celles que l’histoire a effacées. Le récit devient un outil de réinscription dans la mémoire collective.
Cette stratégie narrative transforme la fiction en acte critique.
Une esthétique entre oralité et relecture historique
Le texte combine plusieurs registres : narration historique, oralité et introspection. Cette hybridité permet de faire coexister différentes temporalités et perspectives au sein d’un même récit.
Elle donne à l’œuvre une densité particulière, entre fiction et archive réinterprétée.
Moi, Tituba sorcière… Noire de Salem de Maryse Condé propose une relecture majeure des procès de Salem et des logiques coloniales de domination. Par une écriture fragmentée et critique, le roman redonne voix à une figure effacée de l’histoire et interroge les mécanismes de mémoire, de pouvoir et de résistance.
La Rédaction
Références littéraires
- Moi, Tituba sorcière… Noire de Salem (1986) — réécriture historique des procès de Salem et restitution d’une voix féminine noire dans le contexte colonial et puritain
- La Vie scélérate (1987) de Maryse Condé — exploration des mémoires antillaises et des héritages de la migration postcoloniale
- Beloved (1987) de Toni Morrison — réflexion sur l’esclavage, la mémoire traumatique et la réappropriation du récit historique
- The Crucible (1953) de Arthur Miller — mise en fiction des procès de Salem et critique des mécanismes de masse et d’accusation
Une saison à Rihata (1981) de Maryse Condé — interrogation des trajectoires africaines et des désillusions postcoloniales

