Au cœur du Togo, une ligne de chemin de fer oubliée trace une histoire riche, entre vestiges coloniaux et promesses suspendues. La ligne 112, qui reliait Agbonou à Blitta sur 112 kilomètres, fut longtemps l’axe vital du développement économique et social du pays. Aujourd’hui, ses rails rouillés témoignent d’un passé où le train symbolisait à la fois progrès, unité nationale et espoir. À travers le documentaire Cent Douze de Joël M’Maka Tchédré, cette mémoire longtemps enfouie renaît, invitant à repenser le destin d’un patrimoine ferroviaire délaissé.
Pourquoi « ligne 112 » ?
Le nom « ligne 112 » vient de la longueur exacte de ce tronçon ferroviaire entre Agbonou et Blitta : 112 kilomètres. Cette appellation, devenue populaire localement, sert à désigner ce segment unique du réseau togolais, qui a longtemps été un lien crucial entre la capitale et le centre du pays. Aujourd’hui, même si la ligne n’est plus opérationnelle, ce numéro reste un symbole fort dans la mémoire collective.
Quand les colons dessinent les premiers rails

L’histoire de la ligne ferroviaire appelée aujourd’hui « ligne 112 » débute sous la colonisation allemande, dès la fin du XIXᵉ siècle. Les autorités impériales, soucieuses d’exporter les richesses agricoles et minières du Togo intérieur, projettent un vaste réseau ferroviaire. La Première Guerre mondiale interrompt brutalement ces ambitions.
Les Français, devenus mandataires du territoire, reprennent les plans et élargissent la ligne vers le nord. C’est ainsi qu’au début des années 1930, le tronçon Agbonou–Blitta, long de 112 kilomètres, voit le jour. Il devait connecter Lomé, capitale côtière, aux zones agricoles de l’intérieur. Le rail devient dès lors un outil stratégique de domination et d’exploitation économique, mais aussi un vecteur d’urbanisation.

Une colonne vertébrale togolaise en pleine indépendance
Après l’indépendance en 1960, le chemin de fer change de fonction et d’âme. De simple outil colonial, il devient colonne vertébrale du développement national. Les trains transportent désormais coton, café, vivres et voyageurs. Blitta, située au centre géographique du pays, se transforme en carrefour logistique, commercial et social.
« Les jeudis et vendredis, la gare de Blitta bouillonnait plus qu’un marché de Lomé », se souvient une habitante.
Le train est alors un trait d’union entre régions, un créateur d’activités, un symbole d’équité territoriale. Des générations entières font leur vie autour des gares. On y vend, on y apprend, on y rêve.

Le déraillement silencieux d’un modèle
Mais dès les années 1980, le vent tourne. Le réseau se dégrade. Le désintérêt, la concurrence des routes bitumées et l’abandon des politiques ferroviaires plongent la ligne dans l’oubli.
En 1999, les derniers passagers quittent Blitta. Le train s’arrête. Définitivement.
Aujourd’hui, seuls quelques wagons industriels transportent encore des minerais sur des tronçons éloignés. La ligne 112, elle, est morte. Blitta-gare n’est plus qu’un bâtiment fantôme, rongé par le silence.
Mais même dans le silence, la nature et les villages qui longent la ligne 112 continuent de raconter une histoire. Les rails rouillés émergent de la végétation luxuriante, croisant palmiers et champs de manioc. Les maisons de terre battue, les marchés colorés, les enfants jouant sur les anciens quais composent un tableau pittoresque où le passé et le présent se croisent.
Toutefois, un souffle nouveau se lève sur la ligne 112. Le gouvernement s’engage dans un ambitieux projet de réhabilitation, redonnant vie à ces rails mémoriels. La renaissance de la ligne Blitta symbolise bien plus qu’un simple chantier ferroviaire : c’est un retour à l’espoir, au progrès, à ce rêve collectif qui jadis unissait tout un pays. Bientôt, le train reprendra sa route, porteur de nouvelles histoires, de nouvelles rencontres, et surtout, du souffle d’un Togo qui se remet en marche.
Cet environnement unique, empreint de calme et de nostalgie, fait du trajet imaginaire du train un voyage dans le temps, où chaque éclat de rouille est une mémoire vivante.
Cent Douze, le documentaire qui redonne voix aux rails oubliés

Face au silence imposé par l’abandon, le réalisateur togolais Joël M’Maka Tchédré a choisi de tendre l’oreille à cette ligne endormie. Son documentaire Cent Douze, présenté au FESPACO 2025, est une immersion sensible dans l’âme du train disparu.
En mêlant témoignages, images d’archives et sons d’antan, le film restitue la vie qui animait la ligne, et questionne avec émotion la mémoire collective d’un pays tout entier.
« C’était à la gare qu’on regardait la télévision, c’était là que la ville vivait », racontent les anciens, entre émotion et résignation.
Disponible sur CANAL+ Togo, Cent Douze est à la fois une évocation poétique et un appel à la mémoire.
Ce que le Togo a perdu, ce que le film ravive
La ligne 112 n’est pas qu’un rail rouillé. C’est un symbole. De progrès, de mouvement, d’unité nationale. Son abandon signe l’échec d’un projet de développement équilibré.
Cent Douze ravive la flamme. Le film ne propose pas de solutions techniques. Il rappelle. Et parfois, rappeler est plus puissant que revendiquer.
Car là où le train ne circule plus, l’histoire, elle, continue de traverser les consciences.
La Rédaction

