Un modèle admiré
Depuis les années 1990, le Kenya s’est progressivement imposé comme un laboratoire africain de la paix locale. Grâce à une série d’initiatives communautaires pionnières, à commencer par le Comité pour la paix de Wajir, des mécanismes de médiation enracinés dans les réalités locales ont émergé. Ces comités de paix, présents dans tout le pays, ont su résoudre des conflits intercommunautaires, prévenir les flambées de violence électorale et renforcer la cohésion sociale.
Après les violences meurtrières postélectorales de 2007-2008 — plus de 1 000 morts — la médiation conduite par Kofi Annan a donné naissance à une véritable architecture nationale de consolidation de la paix. Cette structure, appuyée par la Constitution de 2010, relie désormais acteurs étatiques et non étatiques, formels et informels, du sommet de l’État aux communautés rurales les plus reculées.
Une innovation saluée
Des pays comme le Ghana, la Sierra Leone, le Burundi ou l’Afrique du Sud s’inspirent aujourd’hui de ce modèle. Les comités locaux de paix, souvent composés de citoyens, de chefs religieux et de membres de la société civile, alimentent des systèmes d’alerte précoce et facilitent les négociations entre groupes en conflit. La Déclaration de Modogashe, par exemple, a permis de codifier des règles sur l’accès à l’eau, les pâturages et le vol de bétail, dans les zones arides du nord-est.
Une révision de l’architecture nationale a été entreprise en 2023, donnant lieu à une large consultation populaire et à l’intervention d’un panel indépendant. En résulte une feuille de route ambitieuse, prônant l’ancrage local, la résilience sociale, et une meilleure inclusion des femmes et des jeunes dans les mécanismes de médiation.
Mais un contraste dérangeant
Cependant, cette vitrine pacifique est aujourd’hui ébranlée par des violences policières récentes, survenues dans plusieurs villes kenyanes. Nairobi, Kisumu, Mombasa : les forces de l’ordre ont été accusées d’avoir tiré à balles réelles sur des manifestants ou usé d’une répression brutale contre des rassemblements pacifiques.
Ce contraste révèle une dissonance profonde entre la paix locale et la gouvernance centrale. Alors que les comités de paix œuvrent bénévolement à apaiser les tensions, l’appareil sécuritaire de l’État continue d’opter pour la force, parfois sans discernement. Ce décalage sape la confiance dans l’État et met en péril les efforts communautaires, qui apparaissent alors comme désavoués ou contredits par les pratiques officielles.
Des failles systémiques
Outre la répression, d’autres failles sont documentées par les chercheurs :
• La politisation de certains comités, infiltrés par des acteurs cherchant un gain électoral.
• Le financement instable : en dehors des années électorales, les comités locaux sont négligés, alors même que les violences communautaires sont en hausse dans les zones arides de la vallée du Rift, de l’Est et du Nord-Est.
• Une institutionnalisation excessive qui menace l’autonomie et l’engagement volontaire de ces structures.
• Le désintérêt pour les conflits fonciers ou identitaires, jugés secondaires face aux enjeux électoraux, alors qu’ils sont souvent les plus meurtriers.
Vers quelle paix ?
Les chercheurs recommandent de :
• Renforcer la paix locale au-delà des cycles électoraux.
• Dépoussiérer la culture politique kenyane, marquée par une logique de « victoire à tout prix ».
• Investir dans la prévention des violences communautaires, en y intégrant femmes, jeunes et groupes marginalisés, mais sans se contenter de quotas.
• Repenser la réponse sécuritaire, en misant sur la médiation plutôt que sur la répression.
Le Kenya reste une référence en matière d’innovation communautaire pour la paix. Mais tant que les violences étatiques perdurent, cette paix restera incomplète, fragile, et vulnérable aux dérives du pouvoir.
La Rédaction

