L’image est lourde de sens : Joseph Kabila, ancien président de la République démocratique du Congo, a choisi de refaire surface à Goma, capitale provinciale tombée aux mains des rebelles de l’AFC/M23. Après plus d’un an de silence et d’exil volontaire, il réapparaît non à Kinshasa, mais au cœur de l’Est congolais en guerre, accueilli par les insurgés comme un « grand leader politique ». Un geste qui dépasse la symbolique. Il consacre la rupture et préfigure un affrontement ouvert avec le pouvoir en place.
Un retour calculé, un territoire conquis
C’est dans un message publié sur X, ce 26 mai, que Corneille Nangaa, chef politique de l’AFC/M23, a salué le retour de Kabila, estimant qu’il avait fait « le bon choix, plutôt que de rester en exil forcé ». Un soutien qui n’est pas anodin. Ancien président de la Commission électorale (CENI) à l’époque de Kabila, Nangaa est aujourd’hui à la tête de l’alliance politico-militaire qui contrôle non seulement Goma, mais aussi Bukavu et une large partie du Kivu.
Le choix de Goma comme point de réapparition n’est pas neutre. C’est désormais un territoire rebelle, hors de portée de Kinshasa. C’est aussi une zone où l’AFC/M23 se targue d’avoir rétabli « l’ordre, la sécurité et la paix », loin – selon ses mots – des dérives de l’État central : arrestations arbitraires, discours haineux, tribalisation du pouvoir.
Kabila, de président à opposant frontal
En l’espace de quelques jours, l’ancien président congolais, qui avait quitté le pouvoir en 2019, a brisé un silence de plusieurs mois pour attaquer frontalement son successeur Félix Tshisekedi. Il dénonce « populisme, arrogance, népotisme, tribalisme institutionnalisé », et une politique qui, selon lui, a détruit la cohésion nationale et exposé le pays à l’implosion.
La charge est d’autant plus virulente qu’elle intervient dans un contexte judiciaire explosif. Le 22 mai, le Sénat a voté à une écrasante majorité la levée de l’immunité parlementaire de Kabila, accusé de trahison et de complicité avec les rebelles. Ses avoirs ont été gelés, une procédure a été ouverte devant la haute cour militaire, et une partie de l’élite politique de Kinshasa parle désormais ouvertement de « haute trahison ». Pour ses partisans, c’est une « chasse aux sorcières ».
Le M23 ne réclame plus : il s’installe
Le discours de l’AFC/M23 a également évolué. Lors d’une conférence à Goma, Bertrand Bisimwa, bras droit de Nangaa, a déclaré que le mouvement n’était « plus dans une logique de revendications », mais désormais engagé dans une « dynamique de libération ». En d’autres termes : le groupe ne négocie plus sa place dans le système. Il entend le remplacer.
Depuis janvier 2025, les rebelles ont consolidé leur emprise sur plusieurs provinces de l’Est. Grâce à des soutiens régionaux, notamment supposés du Rwanda, et à une alliance politique élargie formée fin 2023, ils tiennent le terrain, imposent leur loi, et accueillent désormais des figures nationales comme Joseph Kabila.
Une guerre politique, bientôt militaire ?
Kinshasa ne peut ignorer la menace. Le retour de Kabila sur un territoire insurgé, son ralliement tacite à une rébellion qualifiée de terroriste par le pouvoir, et ses attaques répétées contre Tshisekedi signent une escalade vers une confrontation directe. La médiation engagée à Doha, sous l’égide du Qatar, n’a pour l’instant produit aucun accord tangible, malgré une annonce de cessez-le-feu le 23 avril.
Le 15 mai, Massad Boulos, conseiller Afrique du président américain Donald Trump, a rencontré Paul Kagame et Félix Tshisekedi pour tenter de finaliser un accord de paix en juin. Mais cet effort diplomatique semble désormais dépassé par les réalités du terrain : le Congo semble engagé dans une double guerre – à l’Est, et au sommet de l’État.
Kabila n’a pas dit son dernier mot
À 53 ans, Joseph Kabila, que beaucoup pensaient retiré, se repositionne dans le chaos congolais comme le dépositaire d’une revanche nationale. En choisissant de réapparaître en territoire rebelle, il prend date. Son retour à Goma est moins un geste symbolique qu’un acte fondateur. Celui d’une recomposition du pouvoir par le conflit.
La Rédaction

