Fontainebleau, forêt des mystères.
En 2017, Médard Thiry, géologue à l’école des Mines de Paris, explore les formations de grès de la forêt domaniale lorsqu’il découvre, au fond d’un abri rocheux, une gravure saisissante : l’esquisse volontairement stylisée d’un sexe féminin, flanquée de deux chevaux gravés. L’œuvre, enfouie dans la pénombre d’une cavité baptisée « Ségognole 3 », évoque de manière troublante L’Origine du monde de Gustave Courbet, en version paléolithique.
Une œuvre d’art… et d’ingénierie.
Mais cette représentation, que d’aucuns qualifieraient d’érotique, ne relève pas seulement de la symbolique. Elle s’inscrit dans un dispositif hydraulique complexe, unique à ce jour dans l’art rupestre européen. Selon les travaux de Thiry et de son collègue australien Anthony Milnes, publiés notamment dans Quaternary Research et Oxford Journal of Archaeology, la gravure fait partie intégrante d’un système destiné à canaliser l’eau de pluie.
L’expérience l’a prouvé : une vasque située au sommet de la cavité recueille l’eau, qui s’infiltre lentement avant de jaillir – deux jours plus tard – en un mince filet sur le sexe gravé dans la pierre. Un geste maîtrisé, orchestré par des mains préhistoriques avec une précision troublante.
Rite, mythe ou fertilité ?
La signification du dispositif reste énigmatique. Les chercheurs avancent l’hypothèse d’un rituel lié à la fertilité, à la régénération ou à des croyances hydrologiques. En l’absence de preuves écrites, la science archéologique avance avec prudence. Mais le parallèle entre la fonction de source et la représentation sexuelle laisse penser que les peuples paléolithiques entretenaient un lien sacré entre eau, fécondité et féminité.
Fontainebleau, royaume de l’art rupestre.
La forêt, bien connue des grimpeurs et des promeneurs, recèle plus de 2 000 abris gravés. La plupart sont ornés de motifs géométriques datant du Mésolithique. Mais la gravure de la Ségognole 3, de par son caractère figuratif et son interaction avec l’environnement, ouvre une fenêtre inédite sur les rituels symboliques du Paléolithique supérieur.
Une exposition pour voir de plus près.
Le Musée de Préhistoire d’Île-de-France à Nemours consacre une exposition à ces « pierres secrètes ». On y découvre des reproductions, des photographies et les analyses scientifiques qui redonnent vie à ce geste ancien. Une plongée rare dans l’intimité spirituelle de nos ancêtres.
Entre science et poésie, entre anatomie et spiritualité, la gravure de Fontainebleau nous rappelle que les premiers artistes savaient déjà marier l’eau, la pierre et le mystère. Ils dessinaient le monde non seulement pour le représenter, mais pour l’invoquer. Et peut-être aussi, pour le faire couler.
La Rédaction

