Cinq ans après leur retour au pouvoir, les Talibans ne se contentent plus d’effacer progressivement les femmes et les filles de l’espace public. En fermant l’école aux unes tout en soumettant les autres à un enseignement de plus en plus idéologisé, le régime agit sur les deux moitiés d’une même génération. L’ONU redoute désormais les conséquences d’une politique qui pourrait inscrire durablement la domination des femmes dans les représentations des adultes de demain.
Une fille privée d’école et son frère assis dans une salle de classe n’expérimentent pas deux politiques différentes. Ils grandissent dans le même projet de société.
C’est l’un des avertissements les plus préoccupants lancés par Richard Bennett, Rapporteur spécial des Nations Unies sur la situation des droits humains en Afghanistan. Devant le Conseil des droits de l’homme à Genève, le 8 septembre, l’expert a décrit un pouvoir taliban qui ne gouverne plus seulement par l’interdiction. Il cherche à déterminer les comportements, les rapports entre les sexes et jusqu’à la manière dont la prochaine génération percevra la place des femmes dans la société.
L’enjeu est immense dans un pays où 46 % de la population a moins de 15 ans et près des deux tiers moins de 25 ans.
Deux enfances, un même ordre social
Pour les filles, la mécanique est désormais connue. Exclues de l’enseignement secondaire, puis de l’université, elles voient se réduire les perspectives d’autonomie économique et sociale. Certaines poursuivent clandestinement leurs études, dans des réseaux informels où elles s’instruisent mutuellement.
Mais l’ONU attire cette fois l’attention sur l’autre versant du système : les garçons.
Eux continuent d’aller à l’école, mais l’enseignement qu’ils reçoivent est de plus en plus imprégné de la doctrine talibane. Lorsqu’un garçon apprend que l’exclusion de sa sœur est légitime, le régime ne lui transmet pas seulement un programme scolaire. Il construit une représentation de la société dans laquelle la subordination féminine devient normale.
Le risque est alors intergénérationnel. Les enfants formés aujourd’hui deviendront les enseignants, responsables religieux, pères, fonctionnaires et décideurs de demain. Une discrimination imposée par décret peut ainsi survivre à ceux qui l’ont instaurée lorsqu’elle finit par être intégrée comme norme sociale.
Quand le droit accompagne l’effacement des filles
Cette transformation dépasse largement les salles de classe. Selon Richard Bennett, la « doctrine talibane » pénètre désormais le mariage, la pratique religieuse, l’habillement et la vie privée.
Un décret adopté en mai 2026 sur la séparation conjugale semble notamment permettre le mariage de filles dès lors qu’elles ont atteint la puberté. Plus inquiétant encore, leur silence pourrait être interprété comme un consentement.
Dans le même temps, sortir d’un mariage violent devient extrêmement difficile. Les règles appliquées par les tribunaux ne prendraient réellement en compte certaines violences contre les femmes et les filles que lorsqu’elles laissent des fractures ou des ecchymoses visibles, avec des sanctions que le Rapporteur spécial juge largement insuffisantes.
Une adolescente de la province de Balkh a résumé cette existence en trois mots rapportés par l’expert : « la peur, les larmes et le désespoir ».
Pour Bennett, ces mesures forment un système cohérent de discrimination, d’oppression et de domination fondé sur le genre. Il emploie à nouveau une expression devenue centrale dans le débat international sur l’Afghanistan : celle d’« apartheid du genre ».
Une génération prise entre idéologie et pauvreté
À cette entreprise de transformation sociale s’ajoute une crise économique et humanitaire qui frappe directement les enfants.
Quelque neuf millions d’entre eux sont confrontés à une faim sévère. Environ 3,7 millions d’enfants de moins de cinq ans souffrent de malnutrition aiguë. Le travail des mineurs progresse et certaines familles plongées dans le dénuement en viennent à vendre ou confier leurs enfants.
L’expert des Nations Unies rapporte également des informations faisant état de tentatives de suicide chez des filles.
Ces chiffres montrent combien l’emprise idéologique et la pauvreté peuvent se renforcer mutuellement. Une enfant privée d’enseignement possède moins de possibilités d’échapper à un mariage précoce ou à la dépendance économique. Une famille confrontée à la faim dispose, elle, de moins de ressources pour résister aux contraintes qui lui sont imposées.
L’aide internationale recule au pire moment
Alors que cette crise s’approfondit, les moyens permettant d’en atténuer les conséquences diminuent.
Le Plan de réponse humanitaire pour l’Afghanistan nécessite 1,71 milliard de dollars, soit environ 956 milliards de FCFA. Seuls 518 millions de dollars, environ 289 milliards de FCFA, avaient été reçus, à peine 30 % des besoins.
Le manque de financement produit déjà des effets concrets : fermeture de sites et de services, distributions interrompues, couverture géographique réduite et chaînes d’approvisionnement perturbées.
Plus de 555 000 personnes vivent par ailleurs dans des districts classés au niveau 4 sur 5 de l’échelle de gravité humanitaire. L’Afghanistan cumule désormais insécurité alimentaire, malnutrition, retours massifs depuis les pays voisins, chocs climatiques et fragilité des services essentiels. Les restrictions imposées aux femmes compliquent encore davantage l’action des organisations humanitaires.
Le pari taliban sur le temps
C’est peut-être là que se situe la dimension la plus profonde de l’avertissement de l’ONU. Les Talibans n’ont pas besoin que l’ensemble de la société afghane adhère immédiatement à leur vision. Le temps peut travailler pour eux.
Une génération de filles tenue à distance du savoir et de l’autonomie, parallèlement à une génération de garçons éduquée dans l’idée que cette exclusion est légitime, peut progressivement transformer une politique autoritaire en ordre social intériorisé.
Richard Bennett appelle donc la communauté internationale à dépasser les condamnations répétées. Selon lui, chaque nouvelle restriction qui ne produit aucune conséquence réelle enseigne également quelque chose aux dirigeants talibans : jusqu’où ils peuvent aller.
Le danger qui se dessine en Afghanistan ne réside ainsi plus seulement dans les droits retirés aujourd’hui. Il se trouve dans ce que des millions d’enfants pourraient finir par considérer demain comme normal.
La Rédaction
Source : ONU Info, 8 septembre 2026 ; Rapporteur spécial des Nations Unies sur la situation des droits de l’homme en Afghanistan ; OCHA.

