Dans un Sahel redessiné par les coups d’État successifs au Mali, au Burkina Faso et au Niger, l’Alliance des États du Sahel (AES) s’est imposée comme un symbole de rupture. Rompant avec la CEDEAO, se détournant de la France et affichant une solidarité militaire sans précédent, les trois États ont proclamé en septembre 2023 une entente souverainiste fondée sur la défense de leurs intérêts communs. Deux ans plus tard, la question se pose : cette alliance inédite a-t-elle les fondations nécessaires pour durer, ou court-elle à une désintégration discrète mais inéluctable ?
Une alliance née d’un rejet
L’AES n’est pas née d’un élan d’intégration, mais d’une réaction politique. Face aux sanctions économiques, aux injonctions diplomatiques et à l’isolement croissant imposés par la CEDEAO, Bamako, Ouagadougou et Niamey ont décidé de prendre les devants. Leur objectif : transformer leur marginalisation en union stratégique. Rapidement, les symboles ont fleuri : sortie coordonnée de la CEDEAO, constitution d’un secrétariat permanent, discours de souveraineté réaffirmée.
Des institutions communes, mais un cadre encore flou
L’AES s’est dotée en un temps record de plusieurs instruments que peu d’organisations régionales africaines ont su concrétiser à ce stade. Un passeport commun a vu le jour début 2025, ainsi qu’une carte d’identité biométrique partagée. Une banque d’investissement régionale a été fondée, les douanes tentent d’harmoniser leurs grilles, et une force conjointe d’environ 5 000 hommes opère déjà à certaines frontières sensibles. Dans le domaine des télécommunications, les frais de roaming ont été supprimés, signe que l’intégration n’est pas qu’un vœu pieux.
Mais ces structures restent jeunes, peu outillées juridiquement, et largement dépendantes des exécutifs militaires au pouvoir. Aucun Parlement commun n’a été mis en place, aucune Cour régionale ne garantit les droits, et la monnaie unique, souvent évoquée, demeure un horizon lointain. En l’état, rien n’empêche légalement l’un des trois pays de quitter l’AES du jour au lendemain.
Des failles politiques sous la surface
L’union repose sur une équation instable : celle de régimes militaires confrontés à des urgences internes. Le Burkina Faso est miné par des attaques djihadistes récurrentes. Le Niger tente de rassurer ses partenaires internationaux tout en gardant un cap souverainiste. Le Mali, qui se présente comme le noyau idéologique du trio, est également le plus inflexible dans sa rupture avec l’Occident. Cette hétérogénéité de visions rend difficile toute planification sur le long terme.
S’y ajoute une absence de consensus sur le futur des transitions politiques. Chacun évolue à son rythme, avec des agendas électoraux incertains. Et si demain l’un des trois pays entame une transition démocratique véritable, quel avenir pour une alliance fondée sur la solidarité entre régimes militaires ?
Le test de la réalité économique
Jusqu’ici, les bénéfices concrets de l’AES pour les populations restent modestes. Aucun indicateur macroéconomique ne permet d’affirmer que la sortie de la CEDEAO ou l’affirmation d’une souveraineté régionale a amélioré la vie quotidienne. L’inflation reste forte, le chômage massif, les investissements rares. L’alliance, bien qu’idéologiquement forte, pourrait s’essouffler si elle ne parvient pas à générer de véritables résultats socio-économiques. Et dans cette région du monde, le pragmatisme finit toujours par rattraper les slogans.
Entre promesse de stabilité et menace de rupture
Aujourd’hui, l’AES n’est plus une simple coalition de circonstance. Elle dispose d’un début de structure, d’un agenda politique, et d’une reconnaissance symbolique auprès de certaines populations sahéliennes. Mais elle demeure fragile. Sa durabilité dépendra de sa capacité à dépasser les liens entre chefs militaires pour construire une véritable communauté de destin.
En cas de changement de régime dans l’un des pays, ou de divergence profonde sur l’orientation stratégique, l’alliance pourrait se fragmenter sans difficulté. Sa désintégration, si elle advenait, ne serait pas brutale. Elle se ferait par effritement progressif, par inaction institutionnelle, par glissements discrets. Et l’histoire récente de la région montre que les constructions politiques sans enracinement démocratique solide restent vulnérables.
La Rédaction

