Ils frappent dans la nuit, égorgent dans les églises, incendient des villages entiers. Dans l’Est de la République démocratique du Congo (RDC), les ADF (Allied Democratic Forces) ne laissent que l’horreur derrière eux. Affiliés à l’État islamique depuis 2019, ils sont devenus l’un des groupes les plus meurtriers du continent africain. Leur histoire, peu connue, commence pourtant loin du djihadisme, entre marginalité politique et conversion religieuse.
Une rébellion ougandaise à l’origine chrétienne
Le fondateur des ADF, Jamil Mukulu, est né chrétien avant de se convertir à l’islam dans les années 1980. C’est en 1995 qu’il fonde le groupe en Ouganda, dans une tentative de renverser le président Yoweri Museveni, qu’il accuse de persécuter les musulmans. À cette époque, les ADF sont encore un petit mouvement islamiste radical, avec un discours politique mêlé de ressentiment ethnique et religieux.
Repoussés militairement par les forces ougandaises, les ADF se replient vers la RDC, où l’État est pratiquement absent dans les zones frontalières. Installés dans les forêts du Nord-Kivu, ils y bâtissent peu à peu une base arrière durable.
Le sanctuaire congolais : naissance d’une violence systémique
À partir de la fin des années 1990, les ADF se transforment. Dans l’ombre de la forêt congolaise, ils imposent leur domination sur des villages entiers. Leur idéologie se radicalise. Ils recrutent de force, enlèvent des enfants, imposent des tribunaux islamiques. Ils vivent de contrebande, de taxes imposées aux populations locales et de trafics en tout genre.
L’Est congolais devient leur sanctuaire. Le groupe impose un ordre fondé sur la peur et l’impunité.
Baluku et l’entrée dans l’ère du terrorisme pur
Après l’arrestation de Mukulu en 2015 en Tanzanie, Musa Baluku prend la tête du groupe. Sa direction marque une rupture : les ADF abandonnent leur ambition politique initiale pour embrasser une logique purement terroriste. Les massacres de civils deviennent une stratégie à part entière.
Sous son commandement, les ADF se radicalisent davantage, jusqu’à prêter allégeance à l’État islamique en 2019. Le groupe devient la “Province d’Afrique centrale” (ISCAP) de Daech. Les vidéos de propagande apparaissent, les attaques sont revendiquées dans la presse djihadiste.
Komanda, 28 juillet 2025 : l’attaque de trop
Le dernier massacre en date s’est produit dans la nuit du 28 juillet 2025 à Komanda, dans la province de l’Ituri. Aux environs de 1 h du matin, des hommes armés identifiés comme membres des ADF ont attaqué une église catholique, où se déroulait une veillée de prière. Au moins 38 fidèles ont été massacrés à l’intérieur et à l’extérieur du bâtiment, selon les premières informations du gouvernement provincial. D’autres corps ont été retrouvés dans un village voisin, portant le bilan total à plus de 43 morts.
L’église a été incendiée après le carnage. Plusieurs femmes et enfants figurent parmi les victimes. L’attaque n’a pas encore été revendiquée officiellement, mais les autorités locales ne doutent pas de la responsabilité des ADF, qui multiplient ce type d’assauts depuis plusieurs années.
Une stratégie de terreur ciblée
Komanda n’est pas un cas isolé. En février 2025, un autre massacre avait déjà visé une église protestante à Kasanga, dans le Nord-Kivu, où 70 civils avaient été exécutés. Depuis 2019, les ADF ont tué plus de 3 000 personnes selon les Nations Unies, et provoqué le déplacement de centaines de milliers de civils.
Le groupe vise délibérément des cibles vulnérables : écoles, lieux de culte, marchés, convois humanitaires. Leur but n’est pas seulement militaire. C’est une terreur calculée, destinée à briser le tissu social congolais et à instaurer la peur permanente.
Une réponse militaire peu efficace
Depuis 2021, des opérations militaires conjointes entre les armées de la RDC et de l’Ouganda tentent de neutraliser les ADF. Mais les résultats restent limités. Le groupe conserve une mobilité redoutable dans les forêts frontalières, bénéficie de complicités locales, et sait exploiter les failles de l’appareil sécuritaire congolais.
La MONUSCO, mission onusienne sur place, reste largement impuissante face à cette guérilla insaisissable, qui se nourrit aussi du sous-développement chronique et de l’absence d’institutions.
Une guerre oubliée
Tandis que l’attention médiatique se porte ailleurs, l’Est de la RDC continue de s’enfoncer dans une guerre invisible. Les ADF ne sont pas un simple groupe armé : ils sont devenus un instrument de déstabilisation régionale, un cancer enraciné dans des décennies de conflit, et un avatar local d’un djihadisme mondialisé.
Sans une réponse politique, sécuritaire et humanitaire coordonnée, les massacres de Komanda et de Kasanga ne seront que les préludes à d’autres tragédies.
La Rédaction

