À Taïwan, en 1991, un double meurtre entraîne l’arrestation de trois jeunes hommes dont les aveux semblent résoudre l’affaire. Pourtant, les indices matériels ne confirment pas leur participation au crime. Condamnés à mort, puis acquittés, ils subissent pendant plus de vingt ans une succession de décisions contradictoires. Leur histoire révèle une énigme judiciaire majeure : comment des aveux contestés ont-ils pu peser davantage que les constatations scientifiques ?
Un double meurtre et quatre suspects
Le 24 mars 1991, un couple marié est retrouvé assassiné dans son appartement de Hsichih, près de Taipei. Les victimes ont subi de multiples blessures à l’arme blanche. Les enquêteurs identifient rapidement Wang Wen-hsiao, dont une empreinte digitale a été retrouvée sur les lieux.
Arrêté, celui-ci implique trois jeunes hommes : Su Chien-ho, Liu Bin-lang et Chuang Lin-hsun. Les policiers les interrogent et obtiennent des aveux. Mais les trois suspects se rétractent, affirmant avoir subi des violences et des pressions pour reconnaître leur participation au crime.
En 1992, ils sont condamnés à mort. Wang Wen-hsiao, reconnu coupable, sera exécuté cette même année.
Des aveux fragilisés par la science
L’accusation repose essentiellement sur les déclarations recueillies pendant les interrogatoires. Or, aucune empreinte digitale ni trace matérielle déterminante ne démontre la présence des trois jeunes hommes dans l’appartement.
Les expertises médico-légales soulèvent également des difficultés. Certaines descriptions du déroulement du crime ne correspondent pas aux blessures observées sur les victimes. Les déclarations des accusés présentent des contradictions concernant les armes utilisées et les circonstances des agressions.
Le criminaliste Henry Lee participe à l’examen scientifique du dossier. Ses conclusions contribuent à remettre en question la cohérence entre les aveux et les constatations matérielles. Une hypothèse prend alors davantage de poids : Wang Wen-hsiao aurait pu commettre seul le double meurtre.
À lire aussi : Énigmes judiciaires : l’affaire Priyadarshini Mattoo, le meurtrier que la justice avait laissé repartir libre
Des acquittements annulés, des condamnations rétablies
La procédure devient un interminable affrontement judiciaire. En 2003, après plus d’une décennie de détention et de recours, les trois hommes sont acquittés. Mais la décision est annulée et l’affaire renvoyée devant les juridictions compétentes.
En 2007, nouveau retournement : ils sont de nouveau condamnés à mort. Cette décision suscite une mobilisation des organisations de défense des droits humains, qui dénoncent notamment l’utilisation d’aveux obtenus dans des circonstances contestées.
En 2010, un autre acquittement intervient. Il est également remis en cause. Les mêmes faits donnent ainsi lieu à des appréciations judiciaires radicalement opposées, sans qu’une preuve matérielle décisive établisse la participation des trois accusés.
L’acquittement définitif après vingt et un ans
Le 31 août 2012, la Haute Cour de Taïwan prononce un troisième acquittement. Cette fois, la décision devient définitive en application de la législation encadrant la durée des procès. Les magistrats constatent l’insuffisance des preuves et les incompatibilités entre les aveux et les conclusions médico-légales.
Les trois hommes retrouvent définitivement leur liberté judiciaire après avoir passé plus de onze ans en détention. Mais la décision ne met pas fin à toutes les interrogations. La famille des victimes continue de contester leur innocence, tandis que les organisations de défense des droits humains dénoncent les défaillances ayant permis des condamnations à mort successives.
L’affaire du trio de Hsichih laisse ainsi une question essentielle : comment une justice peut-elle maintenir pendant deux décennies la possibilité d’exécuter trois hommes lorsque les preuves matérielles ne corroborent pas leurs aveux ? Au-delà de l’erreur judiciaire, elle révèle le danger d’une procédure dans laquelle une confession contestée peut prendre le pas sur la réalité scientifique.
La Rédaction
Sources et références
- Taiwan Alliance to End the Death Penalty — Su Chien-ho, Liu Bin-lang and Chuang Lin-hsun: The Hsichih Trio, 30 novembre 2012.
- Taipei Times — Hsichih Trio are finally freed, 1er septembre 2012.
- Amnesty International — Taiwan: Miscarriage of Justice — Hsichih Trio re-sentenced to death, 16 juillet 2007.
- Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) — Rapport sur la peine de mort à Taïwan, 2013.

