Entre les plantations de la Barbade et les procès de sorcellerie de Salem, Maryse Condé ressuscite une femme presque effacée des archives. À travers une écriture mêlant ironie, sensualité et mémoire coloniale, elle transforme Tituba en héroïne de sa propre histoire, révélant les violences exercées contre les femmes noires et leur résistance à l’effacement.
Maryse Condé, une voix majeure des lettres caribéennes
Née en 1934 à Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe, et décédée en 2024, Maryse Condé a consacré une grande partie de son œuvre aux héritages de l’esclavage, aux identités caribéennes et aux figures marginalisées par l’histoire.
Avec Moi, Tituba sorcière… Noire de Salem, publié en 1986, elle réinvente le destin de Tituba, une femme réduite en esclavage et accusée de sorcellerie lors des procès de Salem, en 1692.
Une femme reprend possession de son histoire
Le roman donne directement la parole à Tituba. Née à la Barbade, initiée aux savoirs des plantes et aux pratiques spirituelles, elle découvre un monde où ses connaissances deviennent suspectes aux yeux des autorités religieuses.
En choisissant la première personne, Condé inverse le rapport de pouvoir : celle que les archives présentent principalement comme une accusée devient la narratrice de sa propre existence.
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Salem, la peur transformée en instrument de domination
À Salem, les accusations de sorcellerie révèlent une société dominée par la peur, le fanatisme religieux et les hiérarchies raciales. La différence devient une menace, tandis que les croyances servent à justifier l’exclusion.
Condé montre comment la condition de femme noire et esclave expose Tituba à plusieurs formes de domination. Le procès apparaît comme l’expression d’un ordre social qui transforme les individus vulnérables en coupables désignés.
Spiritualité, liberté et résistance féminine
Les savoirs transmis à Tituba constituent une autre manière d’habiter le monde. Son rapport aux plantes, aux esprits et aux morts s’oppose aux certitudes rigides des autorités puritaines.
Cette spiritualité devient un espace de mémoire et de résistance. Pourtant, Condé refuse de présenter son héroïne comme une figure irréprochable : Tituba aime, désire, hésite et commet des erreurs. Cette complexité lui restitue une humanité que les récits officiels lui avaient refusée.
L’ironie contre les silences de l’histoire
L’écriture de Condé associe gravité historique, humour mordant et liberté romanesque. En mêlant personnages historiques et invention littéraire, elle révèle les limites d’archives principalement produites par ceux qui détenaient le pouvoir.
La fiction ne prétend pas remplacer les faits manquants par des certitudes. Elle ouvre un espace où peuvent exister les émotions, les contradictions et les aspirations que les documents judiciaires n’ont pas conservées.
Avec Moi, Tituba sorcière… Noire de Salem, Maryse Condé transforme une figure historique marginalisée en une présence littéraire puissante. Le roman dénonce l’esclavage, le racisme et les persécutions religieuses tout en affirmant la complexité d’une femme irréductible à son statut de victime.
En donnant à Tituba sa propre voix, Condé fait de la littérature un instrument de réappropriation de la mémoire et de contestation des récits dominants.
La Rédaction
Références littéraires
- Moi, Tituba sorcière… Noire de Salem (1986) — esclavage, sorcellerie et mémoire féminine.
- Ségou (1984-1985) — histoire africaine, transformations sociales et héritages familiaux.
- Traversée de la mangrove (1989) — identités, mémoire et société guadeloupéenne.

