La transformation numérique peut rapprocher l’administration des citoyens, mais elle peut aussi créer une nouvelle distance lorsque les services qu’elle dématérialise ne comprennent que les langues maîtrisées par une partie de la population. Avec « Voix du Togo », le pays s’attaque à cette frontière moins visible de l’inclusion numérique : faire une place aux langues locales dans les technologies qui serviront demain à informer, orienter et accompagner les usagers.
Pour une intelligence artificielle, une langue très parlée n’est pas nécessairement une langue bien connue. Les systèmes capables de reconnaître une voix, de produire du texte ou de répondre oralement apprennent à partir de grandes quantités d’enregistrements et de contenus écrits. Or cette matière première numérique reste très inégalement répartie entre les langues.
Le kabyè, l’éwé ou le moba peuvent ainsi être pratiqués quotidiennement par de nombreux Togolais tout en restant beaucoup moins représentés dans les données utilisées pour développer les technologies contemporaines.
C’est ce déficit que veut commencer à combler « Voix du Togo », projet pilote porté par le ministère de l’Efficacité du service public et de la Transformation numérique avec l’appui du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD). Trois langues ouvrent le dispositif, avec l’ambition d’en intégrer à terme une cinquantaine sur une même plateforme.
La donnée, nouvelle infrastructure linguistique
Avant de construire un service numérique en langue locale, il faut constituer la matière qui permettra à la technologie de la comprendre. Le projet repose donc sur une collecte de voix et de textes auprès de contributeurs rémunérés.
Lecture à voix haute, transcription d’enregistrements, traduction et vérification des contributions doivent progressivement alimenter les corpus nécessaires au développement des futurs modèles. Des linguistes et les communautés concernées interviennent dans leur validation.
Cette étape est déterminante. Une langue ne se résume pas à un vocabulaire. Les prononciations, les accents, les variations géographiques ou certaines constructions peuvent différer entre locuteurs. Si les données recueillies représentent mal cette diversité, l’outil qui en résultera risque de comprendre correctement certains utilisateurs et beaucoup moins les autres.
Le recours prévu à des agents de terrain répond justement à ce risque. Une collecte réalisée uniquement par smartphone et Internet favoriserait les populations déjà les mieux connectées. Aller vers les territoires moins couverts permet d’éviter que l’inclusion linguistique ne reproduise les inégalités numériques qu’elle cherche à réduire.
Quand la langue devient une question d’accès
L’enjeu apparaît surtout dans les usages futurs. Un citoyen peu à l’aise avec le français écrit pourrait, à terme, interroger un service dans sa langue habituelle et recevoir une information compréhensible sans passer systématiquement par un intermédiaire.
Cette possibilité pourrait intéresser l’administration, mais également la santé, la justice ou certains services destinés aux entrepreneurs. Dans ces domaines, la langue n’est pas une simple question de confort : elle peut déterminer la compréhension d’une démarche, d’un droit ou d’une information importante.
La technologie ne supprimera cependant pas toutes les barrières. Comprendre correctement une question ne garantit pas automatiquement la fiabilité de la réponse. Pour les démarches administratives sensibles, les informations médicales ou juridiques, la qualité des contenus et la possibilité de recourir à un interlocuteur humain resteront essentielles.
Préserver aussi une souveraineté linguistique
Le projet dépasse finalement la création d’un assistant vocal. À mesure que l’intelligence artificielle s’installe dans l’éducation, les moteurs de recherche, les services publics et l’économie, les langues absentes des données risquent également de rester en marge de ces nouveaux usages.
Constituer des corpus en kabyè, en éwé ou en moba revient donc à créer un patrimoine numérique susceptible d’alimenter plusieurs technologies futures. Cela pose en retour des questions importantes sur la gouvernance des données, leur conservation, leurs conditions de réutilisation et la protection des contributeurs.
L’inclusion numérique ne consiste plus seulement à connecter davantage de citoyens. Elle suppose aussi que les technologies auxquelles ils accèdent reflètent la diversité linguistique du pays. Avec « Voix du Togo », la question devient alors autant technologique que culturelle : faire en sorte que l’entrée du Togo dans l’économie de l’intelligence artificielle ne laisse pas ses langues à la porte.
La Rédaction
Sources : ministère de l’Efficacité du service public et de la Transformation numérique ; PNUD.

