Pendant près d’une décennie, Thomas Quick est présenté comme le plus redoutable tueur en série de Suède. Interné dans un hôpital psychiatrique, il confesse une multitude de meurtres commis en Suède et en Norvège. Entre 1994 et 2001, six procès le déclarent coupable de huit assassinats. Pourtant, aucune preuve technique décisive ne le relie directement à ces crimes. En 2008, celui qui a repris son véritable nom, Sture Bergwall, affirme avoir tout inventé. Commence alors un extraordinaire démontage judiciaire : les dossiers sont repris un à un et les huit condamnations disparaissent. En 2013, il ne reste plus rien de la carrière criminelle que six tribunaux avaient pourtant considérée comme établie.
Un patient psychiatrique commence à confesser des meurtres
Sture Bergwall est déjà connu de la justice lorsqu’il est placé en soins psychiatriques fermés à l’hôpital de Säter en 1991 après des infractions violentes. C’est durant son traitement qu’il commence à évoquer des crimes beaucoup plus graves. Il adopte alors le nom de Thomas Quick et raconte à ses thérapeutes avoir tué plusieurs personnes.
Les récits se multiplient. Bergwall finit par s’attribuer des dizaines de meurtres et disparitions survenus depuis les années 1960, principalement en Suède et en Norvège. Une synthèse policière évoquera jusqu’à 29 meurtres dont il avait revendiqué la responsabilité. Certaines affaires étaient non résolues depuis des années et les enquêteurs pensent soudain avoir devant eux un tueur en série d’une ampleur exceptionnelle.
La difficulté est pourtant considérable : Quick doit reconstituer des crimes anciens auxquels aucune preuve matérielle évidente ne le rattache. Les enquêtes vont donc dépendre largement de sa capacité à fournir des informations supposées connues du seul meurtrier.
Des reconstitutions qui semblent confirmer ses récits
Les policiers conduisent Quick sur plusieurs lieux de crime. Il cherche des endroits où il affirme avoir abandonné des corps, décrit des blessures et tente de reconstruire les gestes du meurtrier. Certaines informations paraissent correspondre aux dossiers et sont interprétées comme la confirmation de ses aveux.
Mais ses déclarations comportent aussi de nombreuses erreurs et évoluent au cours des interrogatoires. Dans certains dossiers, il peine à identifier les lieux. Des informations correctes apparaissent après des échanges répétés avec les enquêteurs. Malgré ces difficultés, les éléments considérés comme concordants prennent progressivement davantage de poids que les contradictions.
Entre 1994 et 2001, Thomas Quick est jugé à six reprises et condamné pour les meurtres de huit personnes. Parmi les victimes figurent notamment Charles Zelmanovits, le couple néerlandais Marinus et Janni Stegehuis, Trine Jensen, Gry Storvik et le jeune Johan Asplund, disparu à l’âge de 11 ans en 1980.
À l’issue du dernier procès, le système judiciaire suédois possède donc ce qui ressemble à une certitude : huit meurtres différents, commis sur plusieurs années et attribués au même homme par plusieurs décisions de justice.
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Quand le « tueur en série » annonce qu’il a tout inventé
Après sa dernière condamnation, Bergwall cesse progressivement de participer aux enquêtes et aux séances thérapeutiques consacrées à ses crimes supposés. Puis le journaliste d’investigation Hannes Råstam entreprend un examen approfondi de ses dossiers. Il confronte les aveux aux pièces originales des enquêtes et met en évidence de nombreuses incohérences.
En 2008, face aux caméras de Råstam, Sture Bergwall retire ses aveux. Il affirme désormais n’avoir commis aucun des meurtres pour lesquels il a été condamné.
Cette rétractation ne suffit évidemment pas à effacer six jugements. Ses avocats doivent reprendre chaque affaire séparément et demander leur révision. Mais, cette fois, les déclarations qui avaient construit l’image du tueur en série sont confrontées aux dossiers complets, notamment aux erreurs, hésitations et contradictions accumulées pendant les interrogatoires.
Le premier édifice commence à tomber en 2009 lorsque la justice autorise la révision de sa condamnation pour le meurtre de l’Israélien Yenon Levi. L’accusation abandonne ensuite les poursuites et Bergwall est acquitté. Le même mécanisme va progressivement gagner les autres dossiers.
Huit condamnations disparaissent les unes après les autres
Les réexamens révèlent un problème fondamental : les éléments qui avaient paru particulièrement convaincants pendant les procès prennent une autre signification lorsqu’ils sont replacés dans l’ensemble des interrogatoires.
Les erreurs de Quick avaient souvent été considérées comme secondaires, tandis que ses réponses correctes étaient retenues comme des indices de connaissance du crime. Les nouvelles procédures accordent davantage d’importance aux déclarations contradictoires, à l’absence de preuves techniques décisives et aux conditions dans lesquelles certaines informations avaient émergé.
Les acquittements et abandons de poursuites se succèdent. En août 2012, la condamnation concernant Johan Asplund est à son tour effacée. Le garçon n’a jamais été retrouvé. Les derniers dossiers suivent et, le 31 juillet 2013, le parquet abandonne les ultimes accusations encore maintenues contre Bergwall.
En l’espace de quelques années, les huit condamnations pour meurtre prononcées entre 1994 et 2001 ont toutes disparu. L’homme présenté pendant des années comme un tueur en série n’est plus juridiquement coupable d’aucun de ces crimes.
Comment six procès ont-ils pu aboutir au même résultat ?
L’ampleur de l’effondrement conduit le gouvernement suédois à créer une commission spéciale. La Bergwallkommissionen examine les enquêtes criminelles, les procès, les dossiers médicaux, les reconstitutions filmées ainsi que le comportement des policiers, procureurs, experts, thérapeutes et avocats.
Son rapport, publié en juin 2015, met notamment en évidence un phénomène de pensée de groupe. Les mêmes acteurs intervenaient dans plusieurs dossiers et la conviction que Quick était effectivement un tueur en série s’est progressivement renforcée. Selon la commission, les perspectives critiques n’ont pas suffisamment émergé à l’intérieur de ce groupe.
La commission souligne également l’importance prise par les confessions de Bergwall et par certaines théories psychologiques utilisées pour les interpréter. Au lieu que chaque nouveau meurtre revendiqué soit abordé comme une hypothèse indépendante devant être démontrée, les condamnations précédentes pouvaient renforcer la crédibilité des suivantes : puisqu’il avait déjà été reconnu coupable de plusieurs meurtres, un nouvel aveu pouvait sembler plus vraisemblable.
Le mécanisme s’est ainsi nourri de lui-même jusqu’à produire huit condamnations. La commission n’a toutefois pas été chargée de déterminer la responsabilité pénale individuelle des différents acteurs ni de désigner les véritables auteurs des crimes.
Huit verdicts effacés, plusieurs crimes toujours sans réponse
L’affaire Thomas Quick ne s’arrête donc pas à la réhabilitation d’un homme. Derrière chaque condamnation annulée réapparaît une victime dont l’histoire avait été considérée comme judiciairement résolue.
Certains dossiers restent particulièrement troublants. Johan Asplund n’a jamais été retrouvé. D’autres victimes ont bien été assassinées, mais l’effacement des condamnations de Bergwall a replacé la question de leur véritable meurtrier au centre de l’affaire. L’abandon des poursuites contre lui ne permet pas, à lui seul, d’identifier ceux qui ont effectivement commis ces crimes.
L’énigme judiciaire devient alors beaucoup plus vaste que Thomas Quick lui-même. Pendant près de vingt ans, six jugements avaient construit une même vérité : huit personnes avaient été tuées par un seul homme. Puis cette construction s’est entièrement désagrégée lorsque les aveux ont été repris dans leur contexte et confrontés à l’ensemble des éléments disponibles.
Reste une question vertigineuse : comment des enquêteurs, des experts, des thérapeutes, des procureurs et plusieurs tribunaux ont-ils pu parvenir, affaire après affaire, à huit condamnations pour meurtre fondées autour d’un homme dont tous les verdicts finiraient par être annulés ?C’est cette mécanique collective, davantage encore que les faux aveux eux-mêmes, qui fait de l’affaire Thomas Quick l’une des énigmes judiciaires les plus singulières de Suède.
La Rédaction
Sources et références
- Gouvernement suédois, Bergwallkommissionen, SOU 2015:52, rapport publié le 5 juin 2015.
- Parlement suédois, rapport de la Bergwallkommissionen et documentation des procédures judiciaires.
- SVT Nyheter, chronologie des condamnations et acquittements de Thomas Quick.
- Sveriges Radio, archives et travaux consacrés aux procédures contre Sture Bergwall.

