Avant d’être une cascade spectaculaire ou une vaste terre agricole, Souroukou est une histoire de rassemblement. Dans la mémoire locale, son nom viendrait de « Souloukou », dérivé du verbe soulouki en tem, « se rassembler ». Des populations autrefois installées sur les hauteurs seraient descendues pour former un même village dans la plaine de Mô. Plusieurs générations plus tard, cette origine offre une étonnante clé de lecture d’un territoire où se rencontrent aujourd’hui mémoire, agriculture, forêt et ambition touristique.
À l’ouest de la région Centrale, aux abords du parc national Fazao-Malfakassa et non loin du Ghana, Souroukou reste difficile d’accès. Mais derrière cet enclavement se trouve un patrimoine dont les différentes composantes ont longtemps été racontées séparément : des terres fertiles, une montagne encore boisée, des traces de conflits anciens et une cascade d’environ 190 mètres que les autorités togolaises présentent comme l’une des plus importantes d’Afrique de l’Ouest.
Une montagne devenue mémoire
Selon le récit transmis par Kloun Bayé, ancien maire de Mô 1 et natif du village, les premiers habitants vivaient en groupes dispersés sur la montagne avant leur installation dans la plaine. Souroukou revendique ainsi une implantation antérieure à la période coloniale allemande et conserve une mémoire associée aux affrontements ayant marqué la région.
Cette histoire se lit encore dans le paysage. Des sources locales évoquent une ancienne muraille, des positions défensives, la tombe d’un guerrier et différents lieux liés aux combats du passé. La cascade elle-même ne constitue donc pas un décor isolé : elle appartient à un ensemble naturel et culturel plus vaste.
La conservation de certains espaces raconte une autre continuité. D’après Kloun Bayé, des interdits traditionnels attachés à des lieux considérés comme sacrés ont longtemps limité les coupes, parallèlement aux mesures de protection environnementale. Cette préservation prend aujourd’hui une valeur nouvelle : ce qui relevait autrefois de la coutume participe désormais au capital écologique et touristique du territoire.

Un paysage qui produit autant qu’il attire
Au pied de ces reliefs s’étend une autre richesse, moins spectaculaire que la chute d’eau mais essentielle à la vie locale : la terre. Ignames, manioc, maïs, riz et arachides font partie des principales productions citées à Souroukou. La pluviométrie, malgré des interruptions devenues plus perceptibles ces dernières années, bénéficie de l’environnement montagneux.
Cette agriculture replace Souroukou dans un ensemble plus vaste. La préfecture de Mô dispose de terres réputées fertiles et fait de l’igname l’un de ses marqueurs économiques. En septembre, la Foire Kiyena à Tindjassi associait justement promotion de l’igname, produits transformés, artisanat, expressions culturelles et randonnée vers la cascade de Souroukou.
Ce rapprochement est révélateur. Le potentiel du territoire ne réside peut-être pas dans le choix entre agriculture et tourisme, mais dans leur association : gastronomie issue des productions locales, randonnée, découverte de la montagne, histoire du peuplement, patrimoine oral et savoir-faire communautaires peuvent former une expérience beaucoup plus singulière qu’une simple visite de cascade.
Transformer sans effacer
L’État s’intéresse déjà à cette possibilité. Une étude de faisabilité pour la valorisation de la cascade a été validée en 2024. Le projet était alors évalué à environ 1,55 milliard de FCFA sur trois ans, avec une ambition qui associait aménagement touristique, désenclavement et retombées économiques locales.
Mais c’est précisément là que commence le défi. Valoriser Souroukou ne devrait pas signifier transformer la cascade en attraction détachée du territoire qui lui donne son sens. L’intérêt du lieu tient justement à l’imbrication de son environnement, de son histoire et de ses usages. Une fréquentation touristique accrue devra aussi composer avec un espace écologiquement sensible aux abords de Fazao-Malfakassa, où des travaux scientifiques récents documentent différentes pressions humaines sur les écosystèmes.
L’autre obstacle reste l’accessibilité. L’état des routes a longtemps limité aussi bien l’écoulement des productions agricoles que l’arrivée des visiteurs. Des projets routiers et l’électrification nourrissent désormais davantage d’espoir local, mais la capacité de Souroukou à tirer profit de ses ressources dépendra largement de cette connexion au reste du pays.
Souroukou possède ainsi quelque chose de plus précieux qu’une cascade ou des hectares cultivables pris séparément : un paysage culturel cohérent. La montagne a servi de refuge, les traditions ont participé à préserver certains espaces, la plaine nourrit les habitants et l’eau attire désormais les visiteurs. Son ancien nom, Souloukou, prend alors une résonance presque contemporaine : pour que ce potentiel devienne richesse locale sans perdre son identité, il faudra de nouveau savoir « se rassembler ».
La Rédaction
Sources :
Ministère du Tourisme et de la Culture du Togo — étude de valorisation de la cascade de Souroukou. Ministère du Tourisme et de la Culture
Agence togolaise de presse (ATOP) — potentialités touristiques et patrimoniales de la région Centrale. ATOP

