En 1944, Mathilde, jeune Alsacienne, tombe amoureuse d’Amine, soldat marocain engagé dans l’armée française. La guerre terminée, elle quitte la France pour le suivre au Maroc, convaincue qu’une nouvelle existence commence. Mais l’amour ne supprime ni les frontières culturelles, ni les rapports entre hommes et femmes, ni les tensions d’un pays qui conteste de plus en plus la domination coloniale. Leïla Slimani transforme ainsi l’histoire d’un couple en celle de personnages qui cherchent tous, d’une manière différente, à trouver leur place dans « le pays des autres ».
Leïla Slimani, la famille pour entrer dans l’Histoire
Née le 3 octobre 1981 à Rabat, au Maroc, Leïla Slimani est une romancière et journaliste franco-marocaine. Lauréate du prix Goncourt en 2016 pour Chanson douce, elle publie en 2020 Le Pays des autres, premier volet d’une trilogie largement inspirée de son histoire familiale. Le roman remonte à la génération de ses grands-parents et choisit les années qui précèdent l’indépendance du Maroc pour raconter la rencontre entre trajectoires individuelles et bouleversements historiques.
Plutôt que de placer les grands événements politiques au premier plan, Slimani les fait entrer dans une maison, un mariage, une exploitation agricole et l’éducation des enfants. La décolonisation n’est plus seulement une affaire de discours et de dirigeants : elle modifie les relations quotidiennes entre des personnages dont l’intimité elle-même porte les contradictions de l’époque.
Mathilde pensait partir vers une autre vie
Mathilde rencontre Amine pendant la Seconde Guerre mondiale. Lorsqu’elle choisit de le suivre au Maroc, son départ contient une promesse d’aventure et d’émancipation. Quitter l’Alsace signifie aussi quitter un univers connu pour construire quelque chose qui lui appartiendrait davantage.
La réalité est beaucoup plus rude. Mathilde découvre l’isolement, les difficultés matérielles et une société dont elle maîtrise mal les codes. Son statut est particulièrement ambigu : elle est européenne dans un Maroc colonisé, mais son mariage avec un Marocain la place à distance du monde des colons français. Elle n’appartient complètement ni à l’un ni à l’autre. Celle qui pensait avoir choisi un nouveau pays découvre ainsi ce que signifie vivre durablement dans un espace où les autres continuent à vous rappeler que vous venez d’ailleurs.
Amine, étranger sur sa propre terre
Le paradoxe est que Mathilde n’est pas la seule à éprouver ce sentiment. Amine revient de la guerre dans son propre pays, mais celui-ci demeure sous protectorat français. Il veut exploiter une terre difficile et construire une vie meilleure pour sa famille, tout en évoluant dans un système où les Européens disposent encore d’un pouvoir économique et politique considérable.
Avec Le Pays des autres, Leïla Slimani donne alors au titre une signification beaucoup plus large.Le « pays des autres » n’est pas simplement le Maroc vu par Mathilde. Il peut aussi être celui d’Amine, Marocain vivant sur une terre où l’autorité coloniale lui rappelle que la souveraineté appartient encore largement à d’autres. Chacun se retrouve donc, pour des raisons différentes, en situation d’étranger.

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L’amour ne fait pas disparaître les rapports de pouvoir
Le mariage de Mathilde et Amine ne constitue pas un refuge hors de la société. Les différences culturelles, les attentes familiales et les rapports entre hommes et femmes traversent leur couple. Mathilde découvre notamment que l’homme dont elle est tombée amoureuse n’échappe pas aux conceptions de la masculinité et de l’autorité présentes autour de lui.
Slimani évite ainsi le récit romantique dans lequel l’amour suffirait à abolir toutes les frontières. Deux personnes peuvent s’aimer tout en reproduisant, dans leur relation, des formes de domination apprises ailleurs. Mathilde doit négocier son espace de liberté au sein même du foyer qu’elle avait imaginé comme le commencement de son indépendance.
Les enfants héritent d’identités que les adultes séparent
La génération suivante rend ces frontières encore plus difficiles à maintenir. Aïcha, fille de Mathilde et d’Amine, porte en elle plusieurs appartenances que la société préfère souvent considérer séparément. Son éducation, son apparence, sa religion et son environnement familial la placent à l’intersection de mondes qui ne lui offrent pas toujours une place évidente.
À travers elle, le roman montre combien les catégories identitaires deviennent fragiles lorsqu’elles rencontrent la réalité des familles. Français ou Marocain, européen ou africain, colon ou colonisé : l’Histoire construit des oppositions puissantes, mais les enfants issus de ces rencontres obligent à constater que les frontières humaines sont beaucoup moins nettes.
Quand l’indépendance entre jusque dans la maison
À mesure que le mouvement nationaliste marocain gagne en importance, la tension politique cesse d’être un bruit extérieur. Les violences, les revendications et les changements de rapports de force touchent directement la famille. Les personnages comprennent que le monde dans lequel ils ont construit leur existence est en train de changer.
Cette période permet à Slimani de montrer que l’indépendance possède plusieurs significations. Un pays cherche à se libérer d’une domination étrangère, tandis que Mathilde cherche son autonomie comme femme et que d’autres personnages tentent de s’affranchir des rôles familiaux ou sociaux qui leur ont été assignés. Ces émancipations ne se confondent pas, mais elles traversent le même récit et se heurtent parfois les unes aux autres.
À qui appartient finalement un pays ?
La question paraît géographique, mais Slimani la rend profondément intime. Suffit-il de naître quelque part pour qu’un pays soit le sien ? Peut-on l’adopter par amour ? Une terre devient-elle vôtre parce que vous la cultivez, parce que vos enfants y grandissent ou parce que vos ancêtres y ont vécu ?
Mathilde ne cesse pas d’être française en vivant au Maroc, pas plus qu’Amine ne cesse d’être marocain après avoir combattu sous uniforme français. Leurs identités s’accumulent plutôt qu’elles ne se remplacent. Le roman suggère alors que l’appartenance est moins stable que les frontières politiques voudraient le faire croire : on peut être chez soi et étranger simultanément, selon celui qui vous regarde.
Le Pays des autres raconte une histoire familiale, mais cette famille se trouve précisément à l’endroit où plusieurs histoires se rencontrent : celle de la France, celle du Maroc colonial, celle de l’émancipation féminine et celle d’une génération métisse qui devra construire sa propre identité.
Mathilde avait quitté la France pour vivre dans le pays d’Amine. Elle découvre progressivement que ce pays n’appartient totalement à personne autour d’elle. Amine lui-même doit reconquérir symboliquement sa place sur une terre dominée par une puissance étrangère, tandis que leurs enfants grandissent entre plusieurs héritages.
Le titre de Leïla Slimani finit ainsi par perdre son sens le plus évident. Le pays des autres est peut-être moins un territoire précis que cette sensation de vivre dans un monde dont quelqu’un d’autre semble toujours avoir fixé les règles. Toute la question devient alors de savoir comment parvenir malgré tout à y construire sa propre place.
La Rédaction
Références littéraires
- Le Pays des autres de Leïla Slimani — famille, Maroc colonial, identité et émancipation
- Regardez-nous danser de Leïla Slimani — indépendance marocaine, transformations sociales et nouvelle génération
- J’emporterai le feu de Leïla Slimani — héritage familial, identités multiples et transmission
- Chanson douce de Leïla Slimani — maternité, travail domestique, rapports sociaux et violence

