La campagne favorable à l’excision qui a agité les réseaux sociaux maliens à la fin du mois d’août a dépassé le terrain numérique. En opposant défenseurs de la pratique et militantes pour son abolition, elle a surtout remis en lumière une contradiction persistante : malgré une prévalence parmi les plus élevées au monde, l’excision n’est toujours pas explicitement érigée en infraction autonome dans le droit pénal malien.
Des réseaux sociaux au débat national
Tout est parti d’une campagne contre les mutilations génitales féminines (MGF) menée à Bamako. En réaction, des comptes ont diffusé sur les réseaux sociaux des visuels détournant les codes de cette mobilisation, accompagnés de messages favorables à l’excision. La controverse a rapidement débordé les frontières maliennes, suscitant des réactions de militantes et d’organisations féministes en Afrique de l’Ouest.
Deux semaines plus tard, l’enjeu dépasse largement la bataille d’images. Le débat a fait ressurgir des questions anciennes autour de la tradition, de la religion, du contrôle du corps des femmes, mais aussi de la capacité du droit à protéger effectivement les filles contre une pratique profondément enracinée dans certaines communautés.
Selon l’Enquête démographique et de santé 2023-2024 citée par l’UNFPA, 89 % des filles et des femmes maliennes âgées de 15 à 49 ans ont subi une forme de mutilation génitale féminine. Chez les filles de 0 à 14 ans, le taux est passé de 74 % en 2018 à 70 % en 2023. Un recul existe donc, mais il reste limité au regard de l’ampleur du phénomène. L’UNFPA indique également que 48 % des femmes et des hommes interrogés se déclarent favorables au maintien de la pratique.
Un Code pénal qui ne nomme pas l’excision
Le paradoxe malien se situe également dans les textes. Adopté en 2024, le nouveau Code pénal contient plusieurs dispositions réprimant les violences, les blessures, les mutilations et certaines atteintes fondées sur le genre. Mais il ne mentionne explicitement ni l’excision ni les mutilations génitales féminines comme une infraction autonome.
Le juriste Boubacar Bocoum, interrogé début septembre par le quotidien malien L’Essor, souligne notamment que les articles relatifs aux violences suivies de mutilation pourraient théoriquement être mobilisés dans certains dossiers. Une telle application n’est toutefois pas automatique : le droit pénal impose une qualification précise des faits et une interprétation stricte des infractions.
À cette incertitude s’ajoute un élément majeur : aucune jurisprudence malienne publiée ne semble, à ce jour, avoir établi une condamnation pour excision sur le fondement de ces dispositions générales. La protection existe donc potentiellement dans les textes, mais son efficacité spécifique contre les MGF reste juridiquement incertaine.
Quand la souveraineté entre dans le débat
La polémique de l’été a aussi révélé une évolution du discours autour de l’excision. Ses défenseurs ne la présentent plus seulement sous l’angle de la tradition. Certains discours en ligne associent désormais sa contestation à une influence extérieure et font de sa préservation une question de souveraineté culturelle.
L’Institute for Security Studies relève cette dimension dans une analyse publiée le 9 septembre. L’organisation note que la campagne favorable aux MGF a mêlé défense des traditions et rhétorique souverainiste, alors même que l’opposition à l’excision possède une longue histoire au Mali. Dès les premières années suivant l’indépendance, des militantes maliennes avaient déjà porté cette question dans le débat public.
Cette lecture complique l’action des organisations internationales. Une mobilisation perçue comme imposée de l’extérieur peut renforcer les résistances qu’elle cherche à combattre. L’enjeu consiste donc aussi à replacer les voix maliennes, notamment celles des femmes, des professionnels de santé, des responsables communautaires et religieux, au centre du processus.
Une pression renouvelée pour légiférer
La controverse numérique a néanmoins produit un effet politique tangible. Le 26 août, la Commission nationale des droits de l’Homme du Mali a appelé les autorités à criminaliser les mutilations génitales féminines, selon l’Institute for Security Studies. Plusieurs États voisins, dont le Burkina Faso, le Sénégal, la Guinée et le Niger, disposent déjà de dispositifs juridiques interdisant explicitement ces pratiques.
Une loi, à elle seule, ne suffirait cependant pas à faire disparaître l’excision. L’expérience régionale montre que les interdictions pénales doivent s’accompagner d’un travail sur les normes sociales, l’éducation, la santé et l’implication des communautés. Mais l’absence d’une incrimination clairement identifiée laisse aujourd’hui subsister au Mali un espace d’incertitude entre condamnation institutionnelle de la pratique et sanction judiciaire effective.
La bataille apparue sur les écrans à la fin du mois d’août aura ainsi eu un mérite inattendu : rendre plus visible ce décalage. Derrière la confrontation entre partisans et adversaires de l’excision se dessine désormais une question plus fondamentale, celle de savoir jusqu’où l’État malien entend inscrire dans son droit la protection de l’intégrité physique des filles et des femmes.
La Rédaction
Source : (UNFPA Mali)

