Ils s’aiment, ont un enfant et vivent ensemble. Rien ne devrait donc empêcher leur histoire de ressembler à celle que promet le titre du roman. Mais l’appartement est trop petit, les factures s’accumulent et les ambitions professionnelles ne rapportent pas suffisamment. Dans Love Novel, Ivana Sajko observe ce qui arrive à un couple lorsque le manque d’argent cesse d’être un problème extérieur et commence à entrer dans chaque conversation, chaque décision et finalement dans la manière même de regarder l’autre.
Ivana Sajko, faire entrer la société dans l’intimité
Née en 1975 à Zagreb, en Croatie, Ivana Sajko est romancière, dramaturge et metteuse en scène. Son écriture associe volontiers l’intime aux tensions économiques, politiques et sociales de l’Europe contemporaine. Publié en croate en 2015, Love Novel (Ljubavni roman) illustre parfaitement cette démarche. Sajko ne raconte pas la pauvreté à partir de statistiques ou d’un grand tableau social : elle l’installe dans un appartement et observe comment elle modifie progressivement les rapports entre deux personnes qui avaient pourtant choisi de vivre ensemble.
Un couple, un enfant et de moins en moins d’espace
Au centre du roman se trouvent un homme et une femme dont Sajko ne fait pas des personnages héroïques. Lui est artiste et tente de préserver une activité qui donne du sens à son existence mais ne garantit pas la sécurité matérielle du foyer. Elle travaille et supporte de plus en plus difficilement une situation dans laquelle les besoins immédiats semblent toujours devoir passer avant les aspirations personnelles.
À cette tension financière s’ajoutent l’enfant, la fatigue et l’exiguïté du logement. Dans un appartement trop petit, il devient difficile de s’éloigner après une dispute, de préserver un territoire personnel ou simplement de rester seul. L’espace physique finit par refléter l’état du couple : chacun manque d’air au moment même où chacun dépend davantage de l’autre.
Quand une facture devient une affaire sentimentale
L’une des forces de Love Novel consiste à montrer que l’argent n’est jamais uniquement de l’argent dans une relation. Une dépense peut devenir une accusation, un projet abandonné peut être interprété comme un sacrifice et un salaire insuffisant comme la preuve que l’autre ne fait pas assez d’efforts. Des problèmes matériels se chargent progressivement d’une signification affective.
Avec Love Novel, Ivana Sajko montre ainsi comment la précarité transforme le langage du couple. On ne discute plus seulement de ce qu’il faut payer, mais de celui qui contribue le plus, de celui qui renonce davantage et de celui dont les rêves semblent coûter quelque chose à l’autre. L’amour n’a pas nécessairement disparu. Il doit simplement supporter une quantité croissante de ressentiment.

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Le personnage masculin concentre une autre tension essentielle : celle qui oppose création artistique et responsabilité familiale. Continuer à croire en son travail peut apparaître comme une fidélité nécessaire à soi-même, mais la même décision peut être perçue par sa compagne comme un luxe lorsque les ressources du foyer deviennent insuffisantes.
Sajko refuse de résoudre facilement ce conflit. Demander à quelqu’un d’abandonner ce qui donne un sens à sa vie au nom de la sécurité économique peut détruire une partie de lui-même. Mais exiger de son partenaire qu’il finance indéfiniment cette liberté peut également devenir profondément injuste. Le roman se place précisément dans cet espace où deux arguments peuvent être compréhensibles tout en devenant incompatibles.
La précarité ne reste jamais à la porte
Le couple de Sajko permet alors de regarder la précarité autrement. On la mesure habituellement par le revenu, l’emploi, le logement ou l’endettement. Le roman s’intéresse à ce que ces indicateurs ne montrent pas : la quantité de tension psychologique qu’une situation économique peut déposer dans une relation.
Lorsque chaque dépense doit être calculée, l’avenir lui-même se rétrécit. Faire des projets devient difficile, prendre un risque paraît irresponsable et le moindre imprévu menace un équilibre déjà fragile. Dans ces conditions, le couple n’est plus seulement un lieu d’affection. Il devient également une petite unité économique dans laquelle chaque décision de l’un modifie directement les possibilités de l’autre.
L’amour peut-il vraiment être séparé des conditions matérielles ?
C’est ici que le titre choisi par Sajko prend toute son ironie. Les histoires d’amour ont souvent été racontées comme si le sentiment pouvait exister indépendamment des conditions matérielles. Deux personnes s’aiment, et cette vérité devrait suffire à rendre le reste secondaire. Love Novel renverse cette logique sans pour autant affirmer que l’argent achète l’amour.
Le problème est ailleurs. Aimer demande aussi du temps, de la disponibilité mentale, parfois de l’espace et une capacité minimale à imaginer l’avenir. La précarité peut progressivement réduire chacune de ces ressources. Elle ne commande pas directement aux sentiments de disparaître, mais elle crée un environnement dans lequel il devient beaucoup plus difficile de les préserver.
Quand l’autre devient responsable de la vie que l’on n’a pas
À mesure que la situation se détériore, une autre mécanique apparaît : chacun peut commencer à regarder son partenaire comme l’explication de ses propres renoncements. Une ambition abandonnée, une carrière ralentie ou une liberté perdue acquiert alors un responsable identifiable dans la pièce d’à côté.
C’est probablement l’un des constats les plus cruels du roman. Les personnages subissent des contraintes économiques qui les dépassent en partie, mais ces forces sont abstraites. Le conjoint, lui, est immédiatement présent. Il devient donc beaucoup plus facile de diriger sa colère vers celui avec qui l’on vit que vers les mécanismes sociaux et économiques qui ont contribué à enfermer le couple dans cette situation. Sajko montre ainsi comment une pression extérieure finit par être vécue comme un conflit strictement privé.
Love Novel porte un titre presque trompeur. Ivana Sajko raconte bien une histoire d’amour, mais elle commence là où beaucoup de récits romantiques préfèrent s’arrêter : après la rencontre, lorsque viennent le logement, l’enfant, le travail, les factures et les compromis. Elle ne demande pas seulement si deux personnes s’aiment. Elle cherche à savoir dans quelles conditions cet amour doit tenter de survivre.
Le roman rappelle ainsi une évidence que la littérature sentimentale contourne parfois : les sentiments ne vivent pas hors du monde matériel. Un couple peut continuer à s’aimer et pourtant être progressivement épuisé par ce qu’il doit affronter quotidiennement. Le manque d’argent ne détruit pas automatiquement l’amour, mais il peut lui retirer, une à une, les conditions dont il avait besoin pour respirer.
La Rédaction
Références littéraires
- Love Novel d’Ivana Sajko — couple, précarité, parentalité et usure des sentiments
- Rio Bar d’Ivana Sajko — guerre, mémoire, violence et désillusion
- Archetype: Medea d’Ivana Sajko — féminité, pouvoir et réinterprétation du mythe de Médée
- Woman-Bomb d’Ivana Sajko — violence politique, corps et radicalisation

