En juin 1966, quatre membres d’une même famille sont assassinés à Shimizu, dans la préfecture japonaise de Shizuoka. Un ancien boxeur devenu employé d’une entreprise de miso, Iwao Hakamada, est arrêté, interrogé puis condamné à mort. Pendant des décennies, la justice japonaise considérera sa culpabilité comme établie. Pourtant, le 26 septembre 2024, après cinquante-six ans de bataille judiciaire, le tribunal de Shizuoka l’acquitte et formule une conclusion autrement plus grave qu’un simple doute : plusieurs éléments ayant servi à construire l’accusation avaient été fabriqués.Comment une condamnation à mort a-t-elle pu résister aussi longtemps lorsque les fondations mêmes du dossier étaient fausses ?
Quatre morts et un employé rapidement soupçonné
Dans la nuit du 30 juin 1966, un incendie ravage la maison de Fumio Hashiguchi, dirigeant d’une entreprise de fabrication de miso. À l’intérieur sont découverts les corps de Hashiguchi, de son épouse et de deux de leurs enfants. Tous ont été poignardés. L’enquête se tourne vers Iwao Hakamada, 30 ans, ancien boxeur professionnel travaillant dans l’entreprise. Il est arrêté le 18 août, quarante-neuf jours après les meurtres.
Hakamada commence par nier. Les interrogatoires se prolongent cependant pendant des journées particulièrement éprouvantes. Après une vingtaine de jours de détention, il finit par reconnaître les crimes. Mais lorsqu’il comparaît devant le tribunal, il retire ses aveux et affirme qu’ils lui ont été arrachés sous la pression des enquêteurs. La justice écartera d’ailleurs une grande partie de ses déclarations, tout en conservant l’une d’elles comme élément recevable.
Cinq vêtements surgissent quatorze mois plus tard
L’affaire connaît ensuite un développement étrange. Le 31 août 1967, plus d’un an après les meurtres et alors que le procès est déjà engagé, cinq vêtements ensanglantés sont découverts dans une cuve de miso de l’entreprise. L’accusation change alors de théorie : ces vêtements auraient été portés par Hakamada lorsqu’il avait tué la famille avant d’être dissimulés dans la cuve.
Ces pièces deviennent essentielles. Pourtant, des difficultés apparaissent rapidement. Le pantalon présenté comme celui de Hakamada est trop petit lorsqu’on lui demande de l’essayer. La défense conteste également la manière dont les vêtements auraient pu rester immergés aussi longtemps tout en conservant certaines caractéristiques observées lors de leur découverte. Mais le 11 septembre 1968, le tribunal de Shizuoka condamne Hakamada à mort.
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Une condamnation à mort qui devient définitive
Les recours échouent. La Haute Cour de Tokyo rejette son appel en 1976 et la Cour suprême confirme définitivement la condamnation en 1980. Hakamada entre alors dans une attente particulièrement éprouvante : celle d’une exécution dont la date peut lui être annoncée à très court terme.
Il continue pourtant de proclamer son innocence. Dès 1981, une première demande de révision est déposée. Elle donnera lieu à une procédure interminable et sera finalement rejetée par la Cour suprême en 2008. Pendant ce temps, Hakamada reste emprisonné, essentiellement dans le couloir de la mort.
La science commence à fissurer le dossier
Une seconde procédure de révision va progressivement changer la situation. Les vêtements retrouvés dans la cuve de miso sont soumis à de nouvelles analyses, tandis que la défense mène des expériences pour déterminer ce qui arrive réellement à du sang lorsqu’un tissu demeure immergé pendant plus d’un an dans cette pâte fermentée.
Les résultats fragilisent fortement le scénario de l’accusation. Les expériences montrent notamment qu’après une immersion prolongée, les vêtements deviennent extrêmement sombres et que des taches de sang ne devraient plus conserver l’apparence rouge visible sur les photographies prises après la découverte de 1967. Des analyses ADN avaient également alimenté les doutes sur l’attribution des vêtements à Hakamada.
En 2014, la justice envisage déjà une fabrication
Le 27 mars 2014, le tribunal de district de Shizuoka ordonne un nouveau procès et décide de libérer Hakamada. Après quarante-huit années de détention, dont plus de quarante-cinq sous le coup d’une condamnation à mort, il sort de prison.
La décision est spectaculaire : le tribunal estime déjà qu’il existe des raisons de penser que des preuves ont pu être fabriquées par les enquêteurs. Mais la bataille n’est pas terminée. Le parquet conteste la réouverture et les procédures se poursuivent pendant encore plusieurs années. Ce n’est qu’en mars 2023 que la Haute Cour de Tokyo ouvre définitivement la voie au nouveau procès, en soulignant elle aussi la possibilité que les vêtements aient été introduits dans la cuve après les faits.
Le nouveau procès renverse l’ancien
Le 26 septembre 2024, le tribunal de district de Shizuoka prononce finalement l’acquittement d’Iwao Hakamada. Mais la portée du jugement dépasse la reconnaissance d’un simple doute raisonnable. Les juges concluent à trois fabrications d’éléments de preuve dans le dossier, concernant notamment les aveux, les cinq vêtements ensanglantés et une pièce de tissu utilisée pour rattacher l’un des vêtements à Hakamada.
Concernant les vêtements, le tribunal retient que les enquêteurs les avaient altérés avec du sang avant qu’ils ne soient placés dans la cuve de miso. Il critique également les conditions d’interrogatoire ayant produit les aveux et considère qu’elles avaient imposé à Hakamada une souffrance physique et psychologique destinée à obtenir une déclaration. La preuve qui avait contribué à envoyer un homme dans le couloir de la mort devient ainsi, cinquante-six ans plus tard, la preuve d’un dysfonctionnement majeur de l’enquête.
L’acquittement devient définitif
Le parquet aurait encore pu faire appel. Il décide finalement, en octobre 2024, de ne pas le faire. L’acquittement devient définitif et la procureure générale japonaise présente des excuses pour la durée extraordinaire de la procédure ayant maintenu Hakamada dans cette situation pendant des décennies.
Iwao Hakamada n’est donc plus juridiquement l’homme qui a massacré la famille Hashiguchi. Il est celui qu’une justice avait condamné à mort avant qu’une autre formation de cette même justice ne conclue, plus d’un demi-siècle plus tard, que des éléments essentiels du dossier avaient été fabriqués.
Mais alors, qui a tué la famille ?
C’est ici que l’erreur judiciaire rejoint pleinement l’énigme criminelle. L’acquittement de Hakamada répond à la question de sa culpabilité : la justice japonaise l’a innocenté. Il ne répond pas pour autant à celle du crime originel.
La famille Hashiguchi a bien été massacrée en 1966. Or la procédure s’est concentrée pendant près de six décennies sur un homme finalement acquitté. Le temps écoulé, la disparition ou l’altération possible d’éléments matériels et la focalisation initiale sur Hakamada rendent désormais extrêmement difficile la reconstruction d’une autre piste.
L’affaire pose ainsi deux énigmes indissociables. Qui a réellement assassiné quatre personnes dans cette maison de Shimizu ? Et comment des institutions chargées d’établir la vérité ont-elles pu maintenir une condamnation à mort pendant cinquante-six ans avant de reconnaître que des preuves centrales avaient été fabriquées ?
Dans l’affaire Hakamada, la justice a finalement réussi à corriger sa réponse concernant l’accusé. Mais cette réparation tardive laisse derrière elle une autre vérité beaucoup plus difficile à retrouver : celle du crime que la mauvaise enquête aurait peut-être empêché de résoudre.
La Rédaction
Sources et références
- Tribunal de district de Shizuoka — jugement d’acquittement du 26 septembre 2024, éléments repris par les médias japonais et internationaux.
- The Asia-Pacific Journal: Japan Focus — analyse juridique détaillée de l’acquittement, des preuves fabriquées et des défaillances de la procédure.
- Daini Tokyo Bar Association — décision d’acquittement et chronologie de la procédure de révision.
- Associated Press — décision du parquet de ne pas faire appel et caractère définitif de l’acquittement.
- Reuters — acquittement et historique de la condamnation d’Iwao Hakamada.

